2011 – Musique

Dès la gueule de bois du 1er janvier 2011 passée, une question me trottait dans la tête : comment égaler le cru 2010 ? Dès premiers albums très convaincants (Twin Shadow, Warpaint, Agnes obel, l’EP de Spectrals) aux confirmations vitriol (Arcade Fire, Radio Dept, Deerhunter, Black Angels), en passant par deux chefs d’œuvre (Teen Dream et The Age of Adz) il y avait de quoi faire. Au bout du compte 2011 ne sonne pas pareil : des énormes ratés (Kills, Strokes, Radiohead) à ce qui ne m’a pas vraiment touché mais dont il faut reconnaitre le bon fond (Girls et Real Estate), il y a aussi eu quelques valeurs sûres dont on hésite à dire du bien sans pour autant pouvoir en dire du mal non plus (Explosion in the Sky, The Black Keys, Alela Diane). Il faut au final placer 2011 sous le signe de l’espoir tendance humble. Des albums à prescrire il y en a, des artistes à encourager aussi mais dans la fournaise que sont les sorties (ce qui vaut aussi pour le cinéma et la littérature) il est toujours difficile de finir une année en espérant avoir tout bien entendu.

Comme je n’ai pas le temps d’écrire des éloges téléphonées, rabâchées et insipides concernant tout ce beau monde, exemptés pour l’apogée studio de Braids et l’orgasme live de Sufjan Stevens, voici un bref récapitulatif 2011. Bredouiller des écrits pseudo-journalistiques, presque dix ans après avoir vomi mes premières lignes, m’intéresse de moins en moins. Il est temps, comme cela bouillonne depuis plusieurs mois (années ?), de passer à autre chose de plus concret. Dont acte, 2K12.

Meilleurs albums

Braids – Native Speaker


Même s’il n’y a pas un ordre particulier pour ces albums de l’année, Native Speaker sort de loin du lot comme l’album le plus abouti, le nec plus ultra de la quintessence auditive, bref, l’élite de la crème et il y a peu de chances pour que je m’arrête là avec les adjectifs mélioratifs (tout en restant objectif). Alors que beaucoup prédisaient un avenir vite devenu trop hype, il ne figure au final dans aucun bilan de fin d’année, les rédactions étant trop occupées à se masturber les tympans sur des valeurs vendeuses. L’originalité de l’album et surtout la confiance que les canadiens ont accordé à leur son fait pourtant de lui la perle 2011 à tous les niveaux.

La bande venu de Calgary se lance dans les environs de 2008, enregistrant quelques titres et performant sur la scène canadienne sous le nom de The Neighborhood Council. De là sort le premier EP, Set Pieces, et à peine une semaine plus tard, les membres changent leur nom en Braids. Avec des titres comme la longue balade Liver and Tan et les percussions de She Brave Soul, et malgré un ou deux virages mal négociés dans « l’électronique expérimentale » (l’interlude de Marlin) et un léger manque d’expérience dans la production, ce premier EP annonçait déjà la couleur d’un très bel avenir. Délocalisé à Montréal avec un bonne dose d’optimisme c’est Kanine Records (et Flemish Eye au Canada) qui flaire le bon coup et sort l’album le 18 Janvier dernier. Sur le papier, le projet ne s’annonçait pourtant pas plus stable que Set Pieces : 500$ de production pour une bande encore peu expérimentée qui veut garder le contrôle sur son bébé. Le résultat est pourtant plus mature et l’intégralité de Native Speaker est dotée d’une ambiance riche, sur une base d’instruments simple (guitares/basse/claviers/batterie) mais utilisés d’une manière telle, allant se perdre par petites touches dans des titres rarement en deçà des cinq minutes et dominés par la voix magistrale de Raphaelle Standell-Preston.

Atmosphérique. C’est le mot qui résume le mieux le son du groupe. Si les prudes familles de dream-pop et space-rock ne suffissent pas à vous donner un thème, alors j’ose inventer le néologisme (et anglicisme) adjectif de shoegazosphérisme pour qualifier l’ambiance générale de cet album. On le comprend d’ailleurs dès l’ouverture sur les six minutes de Lemonade, lente montée en puissance calée sur un riff guitare en boucle avec percussions percutantes et intransigeantes, saupoudrée de choeurs mystiques qui donnent un titre pessimiste sur une certaine condition féminine, avec un second souffle à la cadence plus rythmée (all we really want do do is love, doucement priées puis suppliantes et martelées) et à la finition méticuleuse. Raphaelle Standell-Preston, la prêtresse (j’ose à peine, le qualificatif étant réservé à Victoria Legrand) est incontrôlable et imprévisible, elle fait pourtant parfois penser à la douceur de la norvégienne Rebekka Karijford. S’ensuit Plath Heart qui souligne encore l’importance de la base synthé/percussions, et dont les paroles ont un peu plus de sens quand on fait la relation avec l’écrivain Sylvia Plath. L’occasion de se rendre compte, comme tout au long de l’opus, à quel point le batteur Austin Tufts est doté d’un sens de la rythmique et d’une technique bien plus novatrice que ce que l’on trouve (de plat et redondant) dans le rock d’aujourd’hui (et pire encore quand l’homme est remplacé par une boîte à rythme). De leur génération, seule la batteuse de Warpaint, Stella Mozgawa (peu éloigné des 25 ans), semble capable d’instaurer un peu de variété dans le jeu comme cela est fait sur l’album Native Speaker. Il ne faut pas aller plus loin pour sentir le groupe se démarquer de ses premières influences revendiquées (Animal Collective), ou des références médiatiques stéréotypées comme Björk et Cocteau Twins. Une aura remplie de rêves (mais aussi de cauchemars) à l’image de Glass Deers et son intro troublante, la boucle du synthétiseur proche d’une alarmante sonorité, la douceur de paroles peu courtoises, dictées par un état second, des cris, la multiplication des toms (absence du timbre de la caisse claire), le bassiste Taylor Smith se joint aux percussions. Chanson en perdition, la longueur des titres jouant pour beaucoup dans l’implication de l’auditeur, pour peu que vous soyez sous le charme, l’album passera trop vite.

Il faut effacer tout ce que l’on connait de la pop traditionnelle pour y mettre les touches fraîches de contrées influencées par la noirceur d’un Canada double face et de ponctuations nordiques (façon musiques traditionnelles) avec une multiplication des couches mais pas sur la durée, seulement par petites touches. Le titre éponyme en est l’exemple le plus concret. De loin la plus troublante pour qui n’est pas habitué à des sonorités autochtones, absence de percussions et références multiples. Les oreilles les plus affutés y retrouveront les troublantes ambiances d’artistes comme Wimme et sa sonorité pure, issue de la population indigène des Sami, couvrant une bonne partie de l’extreme nord de la Scandinavie. Le temps s’arrête et invoque un imaginaire voué à la nature. Dialectes, onomatopées, le titre s’abreuve d’une mélodie minimaliste et étirée. La recherche de proximité dans une étendue regorgeant de sons est brillante. Hypnotique et sophistiqué, le I can’t stop it de Lamnicken culmine dans la pop expérimentale : timbre et organe de voix magistraux, même si des fois amorcés par un coup d’auto-tune, l’électronique est ici au service d’un doux arrière plan, présente par petits soubresauts. Oui, il est évident qu’à moins d’être doté d’une grande ouverture d’esprit il sera difficile de prendre cette album comme une source de jouvence quotidienne. Pauvre de toi, auditeur lambda. Mais c’est quand les sept minutes de Same Mum interviennent qu’on se rappelle que le groupe est encore terrestre. Au moins du point de vue lyrique, la thématique semble moins abstraite mais toujours aussi angoissée (My Sister came from the water, Stroked over my dead body, I don’t tell anyone incase they all leave, And what’s a dry mouth anyhow, When it all means nothing ) et domptée par une rythmique parfaitement cadrée, au retentissement prolongé dans une résonance infinie. Et encore une fois cette voix néo-psychédélique doublée, triplée, mêlée aux choeurs (auxquels tout le groupe participe), réverbération, écho et boucles soignées répondent à l’appel. Et même quand la guitare reprends ses droits c’est pour poser une mélodie charmante et sobre, pas un écart de conduite, simple piste d’atterrissage à une fin en forme d’incantations, à deux doigts de la sorcellerie ? Pour conclure vient Little Hand, une instrumentale d’un peu plus de quatre minutes (titre le plus court avec Plath Heart), tout en contrôle et en simplicité. L’ensemble s’accorde sans trop de soucis en oubliant un peu les boucles et concluant de la meilleure des façons un magistrale opus.

Le fameux test du deuxième album sera surement l’un des plus durs de cette décennie et pour patienter, un 45t sur Fat Possum Records avec Purity Ring en face B est sorti en Septembre, Peach Wedding. Des fusées comme celle-ci, au décollage canon vers une stratosphère où peu persistent, il y en a déjà eu quelques unes ces dernières années, certaines planent toujours (Beach House) et d’autres comme High Places, après son premier album, se sont vite retrouvées comme la mission Challenger. Souhaitons à Braids de nous faire partager plusieurs tours d’orbite, je lui souhaite un avenir parallèle à un bon vin, quand je pourrai dans quelques années, poser le vinyle sur la platine en prenant mon assemblé d’un air hautain, « ah oui, c’est un Braids, grand cru 2011″.

ST. Vincent – Strange Mercy

Connan MockasinForever Dolphin Love

Matt BerryWitchazel

Kurt VileSmoke Ring For My Halo

Still CornersCreatures Of An Hour

John MaussWe Must Become the Pitiless Censors of Ourselves

Treefight For SunlightTreefight for Sunlight

DestroyerKaputt

Wild BeastSmother

Meilleurs titres (les meilleurs albums ne sont pas pris en compte)

Terra Incognita - Atlas Sound

Sweetie & Shag (Featuring Kazy Makinor) – Battles

Grown Man – Jessica Lea Mayfield

Black Cloud – Mozart Parties

Lazy Bones – Wooden Shjips

Lullaby – Susanne Sundfør

Hey Sparrow – Peaking Lights

Amanaemonesia – Chairlift

Surfer’s Hymn – Panda Bear

Done Forever – Summer Camp

Get a Grip – Spectrals

Two Small Death – Wye Oak

Lonesome Hunter – Timber Timbre

Shadows on Behalf – The Stepkids

Love Like A River – Girls

Kinder Blumen – Real Estate

Tania Head – Skeletons

The Rip Tide – Beirut

Nightingale – Low

Free & Easy – Sudden Death of Stars

After The Moment – Craft Spells

Lofticries – Purity Ring

Surrender – The Duke Spirit

Meilleurs concerts

Sufjan Stevens – Olympia – 9 Mai

Chronique annexe à paraître prochainement sous le titre Sufjan Stevens prophète arc en ciel, ou : Comment DM Stith est devenu rentable en 2H25.

Joanna Newsom – Le Trianon – 25 Juillet

Contempler Joanna Newsom sur scène, c’est profiter d’une soirée précieuse, c’est assister à un concert fleuve, remplie des perles qui parcourent ses albums. Après la très bonne introduction folk de l’écossais Alasdair Roberts, la californienne se lance sans tarder dans les douceurs de son triptyque Have one on me, sorti en 2010. Il ne faut d’ailleurs pas longtemps pour conquérir un public courtois qui, après l’introduction sur 81, accueille volontiers la chanson éponyme du dernier opus. Elle se lance sans réfléchir dans les onze minutes de cette poésie féérique, dont notre subconscient se retient de verser une larme vers 8 minutes 30, lors de la seconde partie qui conclue la chanson. Sur Easy elle troque sa harpe pour le piano, constituant déjà presque l’apogée d’un quatuor troublant de fluidité et confirme toute la confiance que le dernier album a pu procurer. Il est temps de se donner complètement à la voix enfantine de la native de San Francisco, ou pas. En effet dès l’entré elle s’était excusée pour les réaccordements à prévoir à cause d’une harpe mal préparée. Elle tenta d’y remédier entre chaque chanson et ira donc jusqu’à prendre cinq bonnes minutes après Easy pour y remédier définitivement. L’occasion tout au long de la soirée de l’entendre aussi parler, échanger et nous présenter le trio l’accompagnant, voir même leur passer le relais pour des tentatives de blagues. Ces dernières étant moins maîtrisées par Neal Morgan que son assurance à la rythmique, souvent jouée avec des baguettes de timbales pour adoucir son jeu. Un moyen de mettre aussi en lumière la violoniste, et surtout Ryan Francesconi, dont la diversité d’instruments gérés par le guitariste fait plaisir à voir sur scène, quand on sait qu’il en enregistre la quasi totalité sur les albums.

L’interlude finit, c’est l’occasion d’un second souffle en troquant l’omniprésence de Have One On Me (dont ne se lasse pourtant pas) avec ses prédécesseurs, en commençant par le titre Cosmia extrait de l’album YS. Cette dernière couplée plus tard avec Monkey Bear rappellent que même ses plus timides chansons des deux premiers albums deviennent des titres peu éloignés d’une pop entrainante dont elle maîtrise maintenant le destin (elle a produit seule Have A One On Me). L’efficacité restant la même quand quelques titres de son premier opus se font une place dans la setlist (Inflammatory Writ et Peach, Plum, Pear). Paisiblement assagie par le calme d’Autumn, quasiment esseulée à la harpe, la magnifique salle du Trianon est de nouveau secouée par la rythmique de Soft As Chalk, menée par l’ange blond, encore une fois au piano. Quand Joanna Newsom quitte le folk pour de la pop baroque c’est l’accord entrainant de Good Intentions Paving Company qui prends le dessus, en parfaite harmonie avec la batterie de Neal Morgan. Peu pressée de partir, elle conclura ces presque deux heures de concert par deux gâteries oubliées : Joanna charme jusqu’au bout de la nuit sur l’éternel Baby Birch, elle reviendra, seule cette fois, nous bercer avec Bridges and Baloons.

Même en ayant assisté à d’autres performances de déesses cette année (Jeanette Lindström, Agnès Obel, Rebekka Karijord) Joanna Newsom est la plus impliquée dans sa prose et dans son jeu. Des minettes vous transcendant, il y en a. Des comme ça, pas deux.

The Duke Spirit – Nouveau Casino – 10 Octobre

C’est peu dire que The Duke Spirit ne provoque qu’un faible coefficient de remous au près d’un public généralement galvanisé par une FM redondante, ou par certains amoureux d’un genre « rock » qui se veut maintenant dispersé dans tellement de familles, qu’aujourd’hui il est de facto difficile de tout suivre. Pourtant la formation anglaisemenée par Liela Moss et soudée depuis leurs études communes en arts a pointé le bout de son nez en 2003 avec le très vivifiant Cuts Across The Land. Huit ans sépareront leur deuxième album, Neptune, du troisième et dernier (Bruisier), sorti cette année. Une leçon pour ces chers autres groupes hype qui pourraient largement éliminer un album de leur discographie depuis dix ans (Strokes, Kills, Black Keys et j’en passe). Après le départ de Dan Higgins à la fin de l’enregistrement (anarchique) de l’excellent Neptune et une longue tournée, le groupe n’a pourtant pas souffert des différents éléments extérieurs qui pourraient alterner le son d’un album, notamment dans sa production. Au final les trois opus sont dans le même esprit, presque indissociables. Et cela se ressent d’autant plus sur la scène du Nouveau Casino où dès l’ouverture l’atomique Cut Across The Land (de l’album éponyme) lance les hostilités. Mais c’est bien le dernier album qui impose la cadence et continue la déferlante de puissance (Cherry Tree, Procession), allant même jusqu’à donner au groupe certains airs de Nine Inch Nails. Paradoxalement, même dans un registre plus calme la formation sait y faire. Sur Vilain au piano, un ange passe et même s’il serait osé de parler de calme, le groupe en profite pour descendre le  rythme (Dont Wait et Nortbound).

Après trois albums le groupe londonien s’affirme donc comme une valeur sûre et comme le rejet d’une vague déjà lointaine, perdu entre Yeah Yeah Yeahs et The Kills. Si la troublante Liela Moss a l’énergie conjuguée des deux filles des groupes précédemment cités, elle est encore plus vivifiante que Karen O et surtout beaucoup plus éloignée de la hype que VV. Si la pop anglaise semble en berne depuis plusieurs années, la puissance brut de The Duke Spirit, elle, maintient bien le cap. Ce n’est pas via une lecture shuffle que l’on voit sa diversité mais bien en concert, car comme les Black Angels ou le BRMC (s’ils ne jouaient rien de Howl), le son reste le même, reconnaissable entre mille. Mais le groupe sait aussi nous rappeler qu’il n’enchaine pas juste titres sur titres, tombant dans une monotonie lassante, grâce aux riffs efficaces de You Really Wake Up The Love In Me et Love is An Unfamiliar Name. La veste tombe sur This Ship Was Built To Last, les bras (nus) et la fougue restent. Un concert finalement sans surprises mais qui révèle la force du groupe : sa cohérence, ce qui donne des regrets quand toute la discographie n’y passe pas, notamment leur premier single Bottom of the Sea / Darling You’re mean. On se console avec Fades The Sun et Red Weather, qui finissent d’achever un set épuisant, façon intense effervescence.

(Crédits photos : Tim Chipping (Joanna Newsom) et Lorène Lenoir (The Duke Spirit)

Shame – Addiction 2011

Quand je passe devant ce mur d’une rue Viennoise l’été dernier, non loin du quartier de Rathaus, je ne peux me retenir de penser à la percutante force réaliste que fût le premier film de l’anglais Steve McQueen, sorti en 2008. Ce tag brut et sobre, inscrit dans la pierre, gravé dans l’esprit comme une onde de choc me le fait ressurgir, Hunger. Ce chef d’œuvre cinématographique (qui m’évoque au loin le Sult de l’écrivain Knut Hamsun) était alors l’occasion de se rappeler jusqu’où pouvait aller la relation entre un réalisateur et son acteur, et surtout de découvrir un nouveau duo capable de le maîtriser à la perfection. J’ai toujours aimé ne pas donner d’informations sur Steve McQueen aux gens à qui je parle de Hunger depuis deux ans, pour voir leur étonnement quand ils se mettent en tête le stéréotype d’un bel aryen perdu dans les années 60, et qu’ils voient débarquer nounours McQueen et son mètre quatre vingt dix, sa stature à la Shaquille O’Neal et son mood dominant, apaisé. L’anglais de quarante deux ans déçu par ses études d’arts et de cinéma réalise plusieurs projets restés confidentiels à la fin des années 90, voir inexistants dans le paysage français mais reconnus dans le monde anglophone. Œuvres vidéos en 35 mm, 16mm et Super 8 ; où il joue parfois (Bear,1993) dans un style art et essai muet (Deadpan, 1997 hommage au Steamboat Bill Jr. de Buster Keaton) et souvent projeté sur des murs. Dans un ton minimaliste, Drumroll (1998) le mène à Manhattan, puis il se retrouve en 1999 dans la shortlist du prix Turner aux cotés de Tracey Emin et le remportera, avant d’être décoré par la couronne il y a quelques mois pour ses travaux artistiques. Penché aussi du coté de la sculpture et de la photographie, il est envoyé en Irak en 2006 comme reporter de guerre par l’Imperial War Museum. Même si l’expérience n’est pas concluante d’un point de vue cinématographique, il en ramène Queen and Country, une commémoration via des photos des soldats anglais, les clichées étant utilisés comme support pour des timbres en circulations dans le pays. En 2007 Gravesend dénonce la production du coltan, l’or gris qui mutile le Congo. En plus de sa forte activité outre-manche et sa présence en Europe il arrive à se faire une place régulière à Paris et New York dans les galeries Marian Goodman.

A force de tâtonner et friand de se laisser aller librement il se sent l’envie de bifurquer vers le long métrage. Il fera cependant un crochet retour vers la vidéo de galerie en 2009 en représentant l’Angleterre à la biennale de Venise avec Giardini, œuvre sur la vie nuptiale des célèbres jardins de la ville italienne. Son implosion se fait à Cannes en 2008 (Caméra d’Or) avec Hunger et Michael Fassbender qui, on va vite le comprendre, va devenir pour lui une nécessité. Le lieutenant Archie Hicox que l’on croisera plus tard dans Inglorious Basterds de Tarantino est avec McQueen l’icône Bobby Sands, révolutionnaire irlandais à l’origine de la révolte de la prison Maze en 1981. Fassbender transcende le rôle allant jusqu’à réaliser la même grève de la faim de 66 jours (dont Sands mourra) et subir les mêmes pertes peut être pas psychiques mais au moins physiques. Quand à ceux qui vous demandent s’il y a un lien de parenté entre Fassbender et Fassbinder, ils se font rares. En 2006 l’acteur germano-irlandais campe sur les planches le rôle de Michael Collins, militaire actif au sein de l’IRA dans les années 1920 (mort à 22 ans), dans une pièce mettant en scène une conversation entre ce dernier et Winston Churchill. On y voit maintenant un prémisse de Bobby Sands et une légende comme quoi la mère de Fassbender serait une descendante de Collins. Qu’importe l’acteur marque les esprits crescendo (il incarnera le psychanalyste Carl Jung dans le prochain Cronenberg qui sort à la fin du mois de Décembre) et trouve dans Hunger une première collaboration avec un espace dans lequel Steve McQueen le laisse pleinement s’exprimer. Cette année le duo revient donc avec Shame. Les détracteurs pointeront encore du doigt une trame simple qui rabâche une idée jusqu’à nous l’enfoncer au plus loin ? Oui pour comprendre l’histoire il suffit de lire le synopsis et oublier toute la complexité d’un récit comme Le Grand Sommeil ou une démonstration de rebondissements Scorsésien avec Les Infiltrés. Quelle importance quand on sait que le spectateur ressort marqué et pilonné par une image (un mouvement de résistance la première fois, une obsession la deuxième), si c’est ça le cinéma percutant d’aujourd’hui, alors qu’on l’enseigne ! Et de là à mêler l’utile à l’agréable, il n’y a qu’un pas, car comme il n’existait presque pas de documentations vidéos concernants les conditions des cellules à Maze, il n’y a pas encore eu de films traitants d’une telle façon le sujet de l’addiction sexuelle. Quand Hunger mettait en avant le corps comme arme (l’anorexie, les phalanges ensanglantées d’un gardien), Shame devient le film du corps comme défoulement (et pas seulement en couple, ou plus, mais aussi en solo).

Alors ce mardi 23 Novembre 2011 au Mk2 Bibliothèque pour l’avant-première de Shame en présence de Steve McQueen et Michael Fassbender on ne s’attends pas à moins qu’une bonne claque. Après une année en dents de scies ponctuée par deux épopées psychiques (Malick et Lars Von Tier) et d’un certain esthétisme charmeur (Almodovar et Nicolas Winding Refn) on s’assoie volontiers devant un sujet délicat malmené par un coup de poings de réalisation. Ici Michael Fassbender (meilleure interprétation masculine à la Mostra de Venise 2011) incarne un personnage déconnecté du monde réel, ou alors en tout cas trop connecté avec ses pulsions. Car Brandon a une obsession, celle du sexe. Pour le reste, s’il n’était pas un beau trentenaire prenant avec confiance son envol vers la prochaine décennie il serait le parfait new-yorkais saupoudré d’une touche de Mad Men 21ème siècle. Pourtant dans son addiction, tout y passe : prostitution, live-show, magazines, streaming et téléchargement, au final l’overdose par nécessité devient perdition. Dès les premières minutes l’haletante rythmique résonne comme un métronome, pas loin des 120 pulsations par minute, peut être pas éloigné non plus d’un rythme cardiaque pendant l’acte. Puis le rituel, lui aussi guidé par les battements, sur la fin de la vague des halètements, se répète après chaque orgasmes l’ouverture du store, le répondeur et la voix de sa soeur, puis la douche. Se rafraîchir, laver l’affront et oublier cette voix. Si dans Hunger la voix de fer de Margaret Thatcher dictait sa sévérité fasse aux criminels de tous bords, là c’est la détresse de sa sœur, qui n’arrive plus à le joindre. Conscient de son addiction, il repousse toujours la limite entre comportement de Don Juan et attitude pouvant laissé présager une action moins légale. Mais de ses yeux charmeurs et immobiles dans le métro au regard fuyant dans certaines rencontres, il n’y a qu’une mince limite. Il n’est pas caricaturé, il est humain. Il est dans une situation inconfortable, autant avec ses émotions que dans le privé. Au bar, quand il repère le détail qui fait mouche chez une certaine gente féminine, jusqu’au diner au restaurant avec une collègue, il agit dans l’ombre. Pendant ce temps là, la caméra de Steve McQueen fait son boulot, on parle  encore d’audace et d’images au comportement physique, exit les illusions, ici tout est réel.

Métro, boulot, porno, c’est le crédo de Brandon jusqu’à ce que sa sœur Sissy (interprété par Carey Mulligan), lassée de parler au répondeur, s’incruste dans son appartement en désespoir de cause. Le tout sera de savoir si la cause en question est celle de son frère ou la sienne. Leur relation est ambigüe et la vie privée de Sissy n’est pas plus au beau fixe que celle de son frère. Ils se malmènent et se cherchent, tentation de l’inceste ? Non, à oublier. Même lors de son interprétation de New York, New York, Carey Mulligan confirme humblement son talent. Et là la fable marche : si le frère et la sœur viennent tous les deux d’Irlande, elle dit avoir quitté le New Jersey pour la grande pomme (il parait que c’est la première destination que les New Yorkais essayent de rejoindre) et arrive chez son frère pour chercher le réconfort, pour trouver une chance de repartir, (Start spreadin’ the news, I’m leavin’ today , I want to be a part of it (…) I want to wake up, in a city that never sleeps, And find I’m king of the hill, Top of the heap). Si Liza Minnelli en est l’interprète principale, c’est pourtant bien Sinatra qui est sous entendu. Venu comme elle du New Jersey (où il est né) et qui est arrivé à New York chercher un plus grand optimisme. Pour les deux protagonistes, le plus dur est toujours le réveil, l’horizon d’une nouvelle journée avec ses démons. Ce n’est qu’un petit plaisir narratif adouci par la musique, cette dernière laissant la part belle au compositeur Harry Escott, notamment en glissant des morceaux de l’incontournable pianiste  Glen Gould. La cerise sur le gâteau.

Mais rapidement on se rend compte que comme les fumeurs n’ont pas l’obsession de respirer, ou les alcooliques ne boivent pas car ils ont soif, Brandon a avant tout un besoin d’évacuation. Et à défaut d’éjaculations, d’orgasmes, de séductions et de fantasmes, il trouve parfois refuge dans un footing nocturne et s’inflige presque une auto-correction via une provocation dans un bar. Le New York de la nuit, salement narré dans certaines histoires de Breat Easton Ellis et James Gray. Quand l’acte se mêle à l’architecture et ses baies vitrées qui offrent des spectacles de toute beauté, mêlant voyeurisme et un certain double panoramas quand on est dans l’acte. Paradoxalement à Hunger on y trouvera même quelques sourires dans le personnage du patron, père de famille au flirt lourd et répétitif, alors totalement convaincu que ce n’est pas son ami et collègue dragueur, sûr de lui et qui n’essuie que rarement un non de la gente féminine, qui traîne des giga-octets de contenus pornographiques sur son disque dur au bureau. La double identité, l’insuffisance mêlée à l’impulsion. Car si Shame semble plus ouvert aux moments de sérénité, que Hunger, ce n’est qu’une illusion. Un leurre qui, dissolu dans une réalité sombre, rappel que le plaisir est presque absent du film malgré les apparences. Le scénario suit son bonhomme de chemin, retravaillé avec Abi Morgan (The Iron Lady qui sortira en février prochain, la série The Hour diffusée cet été sur la BBC), il offre notamment le personnage charnière de Marianne (Nicole Beharie). Les rencontres sont physiques, le mental qui apparait dans la scène du restaurant est vite une partie perdue. Charmante collègue qui  recherche l’engagement et la confiance quand Brandon le charmeur devient un peu maladroit et peut être trop direct, lui qui semblait être attiré pour autre chose qu’un traditionnel coup d’un soir.

Des scènes de tensions à l’enchaînement de son formatage sexuel en passant par le magnifique diptyque gay-triolisme, la réalisation atteint son paroxysme : maîtrise du montage et dialogues dosés à la perfection. Un cinéma engagé, qui quand il ne fait pas dans l’action historique portée au sublime par le septième art, traite  un sujet complexe qui balance entre la maladie et le fait de société. Des scènes courageuses et des scènes crus, mais on est loin de l’ambiance érotico-punk-grunge-trash de Baise-moi (Despentes) ou Totally Fucked Up (les premières années Araki). On capte un moment de sa vie, ce cercle vicieux qui ne fait que se répéter. A l’heure des questions sur la récidive, la honte montre bien qu’elle n’empêche pas le recommencement.

Si la majorité du film est sublimée par une mise en scène implacable, la scène du restaurant aura longtemps entretenue le fantasme d’une nouvelle performance de dialogue en un plan séquence de plus de vingt minutes, comme Bobby Sands et le père Domininc Moran l’avaient magistralement mené dans Hunger. De l’entrée dans l’enseigne jusqu’aux premiers échanges la jonction entre le déroulement complet du repas et la marche sur le chemin du retour aurait pu rentrer dans un espace plus étendu, qui aurait permis à la narration d’amorcer l’idée d’un combat contre sa dépendance (s’il prenait la décision de l’avouer à l’intéressée). Marianne se serait alors transformée en auditoire de confessions et en une proposition de rédemption. Une scène qui pouvait prendre vie et nous charmer sur la longueur, comme Bobby Sands expliquait l’objet de sa grève de la faim Hunger. Alors que ce dernier utilisait le corps comme outil de protestation, il est dans Shame au service du défouloir et du soulagement. L’oeuvre est bouleversante et poignante, mais pas insoutenable. Au petit muret des lamentations le chemin qu’essaye de prendre Sissy à la fin du film aurait pu être suggéré d’une autre façon, la scène du métro amorçant une réponse. Mais cela aurait été remettre le spectateur dans l’action, le laisser réfléchir, tout le contraire du cinéma de Steve McQueen, qui encore une fois réussi à ne pas nous laisser le choix, atténué comme il se doit après la leçon de cinéma qu’il donne. Une confirmation donc, que Steve McQueen est déjà dans une autre sphère, qui laisse présager de très bons moments de cinéma dans les années à venir.

Rendez-vous plus tard…

Indéniablement occupé par mes cours, mon boulot et à d’autres projets, je continue d’écrire mais sans l’envie, une nouvelle fois, de publier (cela devient récurent). Très pris aussi par des projets annexes et voulant repenser la façon de présenter mes écrits sur le site, Life Can Wait reviendra quand j’aurai le temps de finaliser mes dernières retouches et quand je repasserai à mi-temps, en Septembre.

Merci à vous pour ces quelques mois de test.

Nils

Somewhere – Lost in LA

Avec Somewhere Sofia Coppola n’a trompé personne car peu s’attendait à un film énorme, l’onde de choc magistralement maîtrisée de Lost In Translation étant depuis un moment encaissée, l’horizon s’annonçait plus personnel et moins osé. Pas d’adaptation angélique d’une sombre affaire d’autodestruction, pas de Bill Murray, d’Air et de Scarlett Johansson, et surtout pas d’alternative rock & roll raté (seule l’esthétique persiste) de l’histoire de France. Ici Sofia Copolla peine à profiter du potentiel de son idée pour plomber l’ambiance dès les premières secondes (les tours de circuits de la Ferrari F430 titillent), l’amorce d’une lente façon de nous présenter l’environnement que nous suivrons tout le film : le plâtre, la voiture, les clopes, les bières, les filles et finalement la glande. Peut-être pour mieux nous prévenir, pour moins appréhender l’heure et demi qui va nous plonger dans un spleen des plus cocasse et sur lequel on ne devrait pas se brusquer. Les présentations sont courtes : l’acteur de seconde zone Johnny Marco (Stephen Dorff) n’a pas grand chose à faire si ce n’est rater l’éducation de sa fille Cleo (Elle Fanning, aperçue en jeune rousse dans L’Etrange histoire de Benjamin Button) en enchainant les soirées sans fins à l’hôtel Château Marmont de Los Angeles. Comme abandonnée par sa mère dans les bras de son père le temps de préparer son voyage en colonie, la fille de Johnny Marco doit s’intégrer dans le train-train Hollywodien (qu’elle ne semble pas si mal vivre) entre parties de Guitar Hero et baignades en piscines. Lui est perdu entre le classique clash opposant deux acteurs dont les personnages sont complices à l’écran (et pour les photographes) mais ne pouvant plus se piffrer en vrai, des sms d’insultes anonymes, le moulage de sa tête pour les besoins d’effets spéciaux et ses multiples connaissances féminines dont les regards en disent longs sur leurs (d)ébats nocturnes, chacune étant une possible substitution à la mère (temporairement ?) éloignée de Cleo. Certaines vues par la charmante jeune fille comme l’hypothétique implication difficile de la femme d’une nuit dans la vie d’un enfant. En fait il ne faut pas aller chercher loin, le spectateur est lui aussi très passif dans cette histoire, il faut se laisser entrainer par le spleen des deux acteurs dont l’alchimie fonctionne bien, l’insouciance de la jeune fille se répercutant dans celle du certain genre de célébrité qu’est son père.

Seulement voilà, la caméra de Sofia Copolla est passive et son discours aussi. Le couple père/fille semble être filmé là, dans un extrait tellement bref de leur vie que l’on se demande aussi vite si elle a choisi le meilleur (ou même s’il fallait vraiment en choisir un). La maîtrise d’un modèle rythmique calqué sur une nouvelle histoire de décalage commence à suffire : décalage horaire et physique entre les personnages et distance entre les cultures dans Lost In Translation, décalage d’époque dans Marie-Antoinette et décalage de génération dans Virgin Suicide. L’opération marche ici moins bien, malgré quelques scènes sympathiques (le masseur, la brève apparition Del Toro)  comme le début du voyage en Italie criant de vérité sur la manière de recevoir les « stars »… à l’italienne (très très il Cavaliere). Il faudrait peut être aussi à un moment arrêter de baser une partie de ses films autour d’Air (Virgin Suicide, Lost in Translation), les Strokes (Marie-Antoinette, Somewhere) et Phoenix (Lost In Translation et Somewhere pour la musique, apparition dans Marie-Antoinette), même si Thomas Mars est le compagnon de la réalisatrice dans la vie (Polanksi aussi est marié à une chanteuse, en partie, et ne nous colle pas ses titres à chaque film). Oui, il y a bien autant de place accordée (ou presque) à T-Rex perdu entre Bryan Ferry et Police, mais finalement le rabattage médiatique qui veut transposer le film au grand public utilise les mêmes artifices à chaque fois et cela en devient lassant. Une des alternatives aurait été de rythmer scénaristiquement les scènes entre les musiques, utiliser ce LA décadent qui n’est pas assez exploité, Johnny Marco étant plus dans une phase de spleen passive (et presque autarcique) que décadent. Le décor ne vit pas, il est le gras du bide, le mou de cette ambiance. Il y a (volontairement) des lacunes dans les rares informations qui sont données au spectateur, comme dans Virgin Suicide ou Lost In Translation il n’y a pas vraiment de notion d’époque, cela pourrait se dérouler n’importe quand et cette absence de repères dans lequel le duo d’acteurs virevolte peine à totalement convaincre. Au final le film n’est certainement pas désagréable, mais du rapport parent-enfant il en sort que Soffia Copola nous mène dans une tétralogie qui pourrait penser à se finir pour laisser place à autre chose (et c’est dire si elle peut voir large). Ou alors veut-elle s’ancrer dans une aventure autobiographique qui en dirait long sur la suite de son œuvre ? A voir.

Somewhere, réalisé par Sofia Coppola (2010).

The Inside Job of The Social Network

Il est connu que de la fiction à la réalité, il n’y a qu’un pas. Et en jetant un œil aux couvertures de divers journaux il y a quelques semaines, entre les tops, les flops, les Best Of, les meilleurs du pire en général et autres superlatifs, je me suis arrêté quelques secondes sur la couverture du Time sacrant Mark Zuckerberg homme de l’année et sur celle du Monde Magazine, sacrant de son coté Julian Assange (ce que Courrier International avait déjà fait une semaine auparavant). Il y a là toujours une place pour flatter les personnalités et mettre à l’honneur (dans des classements sans queue ni tête) les humains, en mélangeant les genres et les spécialités (politiques, scientifiques, sportifs, et je ne parle pas des artistes divers ou des grands chefs et que sais-je encore), ou en classant au lieu de lister (c’est une tout autre histoire l’implication ou non d’un jugement de valeur). Alors quoi de mieux, plutôt que de continuer à flatter directement l’égo de ces deux hommes qui ont marqué l’année (parmi tant d’autres et à diverses échelles), que de parler de deux films ? The Social Network et Inside Job ne parlent ni de l’un, ni de l’autre : non, avant tout ces deux œuvres ont montré deux axes (l’un commercial, l’autre politique) que certains aimeraient saisir comme nouveau modèle de (r)évolution.

The Social Network (David Fincher)

Merci David Fincher. Merci d’avoir confirmé ce que je présageais : les adaptations ne marchent vraiment pas à tous les coups. Par exemple je m’étais juré de ne jamais allez voir l’adaptation de Button, Button une des meilleurs nouvelles écrites par Richard Matheson et adaptée en 2009 par Richard Kelly avec Cameron Diaz. Et je ne l’ai toujours pas fait, me portant très bien. Mais là, c’était pourtant écrit depuis le début : après avoir magnifiquement adapté une nouvelle exceptionnelle (L’étrange histoire de Benjamin Button, de Fitzgerald) comment s’en sortir en adaptant un livre qui dès le départ, n’avait aucun intérêt ? Mais au générique de fin, comment lui en vouloir alors qu’il a justement corrigé l’angle du livre qu’il adapte, l’ouvrage controversé de Ben Mezrich, The accidental billionaires (The founding of Facebook, a tale of sex, money, genius and betrayal). Voilà mon problème avec ce film, car même s’il s’est sorti de la plupart des pièges en proposant un long métrage magnifique et rythmé dans la forme, le fond est lui totalement vide. D’ailleurs, le reflexe prit avec le livre de Mezrich est aussi à adopter avec le récit de Fincher : la distance. Il faut dire qu’un des seuls vrais contacts que Ben Mezrich a eu pour son livre n’est autre qu’Eduardo Saverin, le principal plaignant dans les procès intentés à Marc Zuckerberg.  Evidemment en plus de se questionner sur la version qui lui a été raconté, on peut émettre un doute sur le fait d’écrire sur quelqu’un avec qui il n’a pu converser en plus d’être influencé par un de ses pires ennemis (juridique au moins). Sur grand écran même résultat et David Fincher l’avait précisé : « Facebook refusait toute coopération » (car le film ne devait pas être attaquable). Mark Zuckeberg reste donc dans l’ombre. Et que sa vie privée soit épargnée par les caméras ne peut être que souhaitable, car cela relève aussi du problème de départ : le créateur d’une des plus grosses machines sociales au monde n’est pas bon en communication (ce qui ne minimise pas pour autant son génie et dernièrement Zuckeberg a prêté sa voix aux Simpsons et a fait un sketch avec Jesse Eisenberg en Janvier lors d’un épisode de Saturday Night Live, il garde donc une touche d’humour). Mais il n’y avait pas besoin de ce film pour savoir que Mark Zuckeberg est encore loin des keynotes de Steve Jobs, d’où peut être l’envie d’éclairer un peu ce personnage si opaque. Est-il réellement légitime de raconter si promptement l’histoire d’un jeune informaticien en devenir ? Est-il vraiment habile de profiter de la notoriété de Facebook (heureusement bien moindre pour son créateur) pour donner vie à cette romance déchue qui prétexte à un élève d’Harvard de construire un réseau social (qui plus est de transformer tout cela en exercice simpliste pendant des soirées copieusement arrosées). C’est l’histoire d’un destin précoce qui n’en a pas finit de grossir. C’est une querelle de gros sous autour d’un code, d’un algorithme et d’une idée. Pour le reste, le doute prendra le dessus. Il a permit de mettre tout le monde en relation en partant d’une base très simple : il fallait créer un réseau qui permette de mettre certaines catégories de personnes en contact (« Harvard people »). Problème ? Et bien paradoxalement, la folie des grandeurs fait que maintenant le but est d’avoir le plus gros pourcentage possible de l’humanité. C’est toute la rythmique du film cet appétit grandissant, qui même avec son intérêt financier moindre aux yeux de Zuckerberg fascine finalement car David Fincher a su le transposer sans fausses notes. A première vue The Social Network se focalise autour de quelqu’un et de son histoire : celle de Mark Zuckerberg. D’une autre manière que l’a surement fait Olivier Assayas dans Carlos et d’une autre façon que celle qui nous est proposé dans Le Président, sur George Frêches, deux films qui ont aussi traité en 2010 de personnalités (et comme l’a tourné secrètement Besson sur Aung San Suu Kyi, prévu pour le courant de l’année 2011). Ici exit les longues explications politico-historiques soulignant la révolution d’un terroriste et pas de caméras discrètes ou de commentaires muets pour suivre les coulisses d’un homme mort en exercice. Dans le monde de David Fincher l’étudiant d’Harvard est perdu d’un coté entre trois procès illustrant les déboires de la propriété intellectuelle qui rapporte, de l’autre le lancement de l’entreprise 2.0 (celle dont parle Sean Parker, « I’m CEO, Bitch« ). Comme Mad Men nous montre la version bêta du monde de l’entreprise, de sa création et de son environnement social et hiérarchique, The Social Network nous éclaire sur ce que sera la société qui marche grâce et par la toile. Finalement le film traite-t-il véritablement le sujet que l’on croit ? Bref cette idée de départ, ce livre récit d’une success story à l’américaine, inutile de par l’angle qui lui est accordé permet au moins de poser à nouveau les bases d’un bio-pic trop précoce sur lequel je ne reviendrai plus.

Car si d’un coté il est important de recadrer ce dont Fincher parle, il est avant tout nécessaire de souligner la façon dont il a traité son sujet. Du coté de l’intéressé on ne peut pas faire plus net : « J’ai passé les six dernières années de ma vie à travailler dur. Mais je comprends que ce soit amusant de n’en retenir qu’une succession de soirées folles ». Blessé. Mais Marc Zuckerberg passe à coté de l’essentiel : quiconque s’intéresse réellement à la vie du créateur de Facebook aura plus vite fait d’aller sur sa page Wikipédia ou de, comme moi, attendre la sortie de son autobiographie une fois retraité, cela sera beaucoup plus justifié. Par contre, toute personne ayant déjà approuvé une partie des mises en scènes de Fincher quand il s’agit d’adapter, de Fight Club à Zodiac sans oublier L’Etrange histoire de Benjamin Button, adhérera à celle de The Social Network. Et la magie ne met pas longtemps à démarrer. Dès les premières secondes par la scène presque irréelle où le morceau Ball & Biscuit est diffusé dans un bar remplie d’étudiants normalement électrifiés par de l’électro loaded, aseptisé par le rythme rapide de la conversation (et non pas par son sujet) le spectateur peut finalement entrevoir l’effet Zuckerberg. Et c’est la potion Fincher qui agit sur l’acteur qui incarne cet étudiant reclus, Jesse Eisenberg. Sympathiquement efficace dans Bienvenue à Zombie Land il avait surtout marqué le pas dans Les Berkman se séparent (de Noah Baumbach), portant presque la réussite du film à lui seul. Sous la direction de Fincher rêver d’un Oscar dans quelques semaines ne serait même pas fantasmer tant son interprétation d’une figure imposante du XXIème siècle absorbe. Mais au second coup d’œil, de part son âge premièrement et car il ne porte pas en lui l’entière réussite du film, à fortiori car après un coup d’œil sur les nominations, Colin Firth vient de rafler le Golden Globes pour Discours d’un roi et la performance de Javier Bardem dans Biutiful mérite autant l’admiration que son prix d’interprétation masculine à Cannes est justifié.

Et si tout était question de rythme et d’époque ? Ce qui marche sur le petit écran dernièrement (et particulièrement avec la tranche 15/35 ans), David Fincher l’utilise : la rythmique de Glee, l’ambiance fêtarde de Skins, avec un soupçon de Gossip Girl (il arrive aussi à la gent féminime d’Harvard de se lâcher dans de folles soirées) et un juste milieu dramatique entre les (délicieuses) comédies de The Big Bang Theory et It Crowd. En poussant le bouchon assez loin on pourrait même voir un peu de Barney dans le personnage de Sean Parker (créateur de Napster), interprété par Justin Timberlake : nuits sans lendemains, dégaine classe, maître dans l’art de l’argumentation. On en profite encore une fois pour se demander pourquoi cet artiste persiste dans la chanson alors qu’il est si convaincant sur le grand écran. Rapides, jeunes, vifs, les destins de chacun le sont, le film aussi : le triptyque narrativement aléatoire et chamboulé du récit qui jongle entre le deux procès (les frères Winklevoss et Eduardo Saverin) se mêle aux trahisons et oppositions des genres entre nerds et sportif. Martin Vidberg l’a d’ailleurs très bien illustré, la revanche du geek c’est les tablettes de chocolats qui excitent moins que les tablettes d’Apple. Il y a aussi ce rythme sur-cadencé entre les tapotements du clavier (qui est visuellement presque absent du film) et le débit de paroles insensés. Chaque pensé est débitée et articulée à la vitesse d’une bande-passante suédoise, les informations doivent être digérées et assimilées sans que le spectateur soit tenu par la main. La scène au Ruby Skype où Sean Parker sort le grand jeu devant Zuckberg (avec l’argument Roy Raymond ) est un parfait exemple d’échanges rapides, rythmés par une musique quasiment réglée au même niveau. Le spectateur est à proximité, il est vraiment dans la salle, une manière de nous mettre dans le coup. Entre soirées aux codes vestimentaires BCBG et nuits aux lignes de codes infinies il faudra choisir. Et comment ne pas souligner des dizaines de fois la collaboration sonore de David Fincher avec la patte de Trent Reznor (et hop, un Golden Globe) associé à Atticus Ross qui avait déjà travaillé sur l’opus de Nine Inch Nails Ghost I-IV en 2008. Il suffit d’écouter In Motion (disponible sur la bande originale) pour saisir toute l’ambiance du film. Bon et puis il y a surtout le cas de Hall of The Mountain King (pendant la scène de la course d’aviron) : cette musique écrite par Edvard Grieg à la fin du XIXème siècle (à l’origine pour la pièce Peer Gynt du norvégien Henrik Ibsen) dont certains se souviennent peut être des reprises des Who (sur The Who Sell Out) et du groupe Apocalyptica, est encore une fois l’exemple d’une très bonne alternative dans les mains de Trent Reznor. Sans cette complicité David Fincher aurait pu perdre toute crédibilité, sans oublier le clin d’œil de fin, Baby You’re a Rich Man… – of course. Et l’artifice Fincher ne s’arrête pas là, sa maîtrise des images numériques et du visuel sont encore à l’honneur à travers The Social Network et ce n’est pas un hasard si Jeff Cronenweth (directeur de photographie déjà présent sur Fight Club et Seven) en est l’initiateur. En quelques illusions (la scène au restaurant où Eduardo et Zuckerberg rencontrent Sean Parker, la course d’aviron, les diverses soirées, les jumeaux Winklevoss interprétés par le même acteur, Armie Hammer) l’empreinte est indélébile et c’est encore une collaboration impeccable.

Alors oui David « Copperfield » Fincher a réussi par plusieurs artifices à s’éloigner des pièges d’un bio-pic racoleur pour un public dupé par le destin d’un récit dopé à la béatification d’un homme. Et ce même avec un épilogue en points de suspension, un brin sentimental ce retour à la case départ, comme si Mark, scotché à la page Facebook de sa déception amoureuse, s’était lui même configuré : quelque chose comme $i = 0;while ($i < 1) {// refresh Erica’s page}.

Inside Job (Charles Ferguson)

Comme je l’ai aperçu dans un numéro de Positif, « il y a gros à parier que si Inside Job bénéficiait du même martelage médiatique que The Social Network, le peuple américain s’unirait pour pendre quelques banquiers, chasser Barack Obama et élire une Christine Lagarde qui, sur le sol américain, interprète à ravir la voix de la raison européenne. » Bon, sans allez jusqu’à la peine capitale et sans flatter l’égo utopique des pro-européens, c’est au moins une bonne façon d’introduire le film. Mais commençons par une anecdote : alors que j’évoquais plus haut la couverture du Time consacrant Mark Zuckerberg personnalité de l’année 2010, je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de la couverture du même numéro un an auparavant, quand l’hebdomadaire sacrait Ben Shalom Bernanke, actuel président de la réserve fédérale des Etats-Unis. Même si le « But the main reason Ben Shalom Bernanke is TIME’s Person of the Year for 2009 is that he is the most important player guiding the world’s most important economy » en disait déjà long sur les bases qui portaient un tel jugement, il est peu surprenant de le voir dans les premiers rôles d’Inside Job. Ce documentaire réalisé par Charles Ferguson (qui avait déjà secoué le gouvernement Bush avec No End in Sight) et raconté par Matt Damon revient sur les tenants et aboutissants de la crise en soulignant les faux pas et les non dits, en montrant les coups bas et ce qui semble évident maintenant (mais qui ne le semblait pas pour tout le monde à l’époque). L’intonation de Matt Damon accompagne le spectateur sans le brusquer, tout en gardant cette monotonie nécessaire à un sujet aussi délicat et complexe. Et pourtant il faudra faire un effort, ne pas se brusquer dès les premiers échos de noms des banques et assureurs américains, de nouveau accorder votre cerveau sur les définitions des divers sortes de contrats possibles, des hedge funds et des subprimes ; tout ceci sans les larmes de Cleveland vs Wall Street et sans le ton hargneux d’un Michael Moore en perte de vitesse (Capitalism : a love story en 2009). De part son approche ultra-maîtrisée, Charles Ferguson se permet de poser les questions sensibles que Moore pourrait avoir en tête, à la seule différence que Ferguson réalise une interview structurée pour mettre en confiance avant de titiller l’interrogé en question tout en restant sérieux et ordonné, puis de se faire gentiment remercier (difficile de compter les écrans noirs nous annonçant que telle ou telle personne n’a pas souhaité être interviewée). Il puise aussi sa force dans sa façon de procéder, ne nous laissant que rarement entendre ses premières questions, destinées à appâter, à lancer le coupable sur son sujet de prédilection tout en nous faisant tendre l’oreille sur des interrogations qui semblent anecdotiques, mais qui sont évidement celles qui embarrassent le plus. Ici pas de guéguerre républicains/démocrates car ils sont tous dans le même sac et le parti pris est finalement équitable (surtout quand le chapitre sur Obama est diffusé). La toile de fond pourrait être un thriller alléchant (qui sont les coupables, il n’y a pas de héros, juste un détective) si cela ne nous concernait pas tous un peu. Parmi les bad guys (et pour n’en citer que quelques-uns) Henry Paulson (les scènes tirées des divers interrogatoires filmés sont à pleurer de rire), Larry Summers (cet homme est absolument partout depuis des années) ou Glenn Hubbard (une des palmes de la mauvaise foi) sont des crus estampillés crise 2008 à consommer sans attendre. L’égo des plus chauvins d’entre nous sera flatté lors des interviews de Christine Lagarde et Dominique Strausskhan, leurs (rares) passages montrant des personnes sûr d’elles et sans langue de bois, subissant les conséquences des fantasmes financiers des traders. Comme il n’y a pas vraiment de good guys dans ce genre d’intrigue, appelons sages les autres protagonistes. Un paquet d’intervenants défile pour s’exprimer, s’insurger et finalement pour ne pouvoir que constater : avocats, dirigeants, consultants et journalistes (de tout pays), notamment Nouriel Roubini (qui ne s’était pas fait appeler Dr. Doom pour rien, presque une décennie avant la crise il faisait parti de ceux qui la prévoyait).

Avec cette fresque de multiples doigts pointés vers (faisons cours) l’establishment, il est difficile de ne pas faire le raccourci vers un Julian Assange dont les réquisitoires 2.0 ne devraient pas se ternir en 2011, notamment avec des sites comme Cryptome (en activité depuis dix ans, l’ancêtre underground de Wikileaks) ou le plus analyste Secrecy News (via l’ONG FAS) même si leurs têtes pensantes divergent toutes à un moment sur le but ou la façon de faire. Ce que Moore avait originalement médiatisé dans la forme se retrouve de mieux en mieux représenté dans le fond. Sans pour autant proposer une alternative aux problèmes, Inside Job peut tout de même se vanter de mener une enquête passionnante et de donner un (nouveau) coup de pied dans la fourmilière. Efficace, donc, et celui qui remettra en question l’utilité d’un tel documentaire n’a plus qu’à présenter son programme et ses solutions (mondiales).

Rubber – Gomme tendre sur asphalte brûlant

A défaut d’être parmi les meilleurs films de l’année, Rubber aura eu le mérite de marquer les esprits, au moins, de troubler les visions, beaucoup. En commençant par cette scène d’introduction surréaliste au sujet du « No reason » au cinéma, défini par un shérif pas des plus net. Il propose alors aux spectateurs rassemblés dans le désert devant lui d’assister à une séance en plein air (avec jumelles) dont le synopsis suffit à illustrer une certaine farce démente : l’incarnation d’un meurtrier psychopathe (et télépathe) dans un pneu. Le shérif apparait alors comme acteur pour mener l’enquête lancée sur fond de décès en tout genre mais aussi comme metteur en scène au sordide but d’affamer et d’empoisonner ses spectateurs. Voilà le décor. Pour peu que les flics soient en moto avec un cuir sur le dos et on se croirait dans une version Cronenbergienne d’Electra Glide in Blue.

Il faut s’accorder sur le fait que l’ambiance sonore totalement décalée permet aussi d’introduire le réalisateur, Quentin Dupieux (plus connu dans sa carrière musicale sous le nom de MR OIZO), qui n’a pas hésité à marier les vices des sons électroniques, que cela soit dans les bruitages ou la musique, accompagné de Gaspard Augé. Dans ce théâtre de l’absurde, c’est une scène vierge de grands noms au casting qui s’offre à l’univers de Dupieux. Roxane Mesquida (Kaboom récemment, Sex is Comedy anciennement) est la Juliette de notre Roméo (ou Robert ou Rubber, peu importe) assassin. Mais la française, comme presque tous les acteurs du film, n’a pas un rôle mirobolant. Les personnages sont (par le peu de profondeur qu’il leur est accordé) diverses lignes narratives pour nous guider au pneu. On préféra s’attarder sur l’illustre shérif-metteur en scène-charlatan du No reason joué par Stephen Spinella (habitué des micros rôles de séries, un vague souvenir dans Harvey Milk) et son acolyte serviteur (interprété par Jack Plotnick) qui vient en vélo réveiller le public chaque matin pour la suite de la projection. Car oui le pneu vit, ressent et est doué de pensées. La force de faire évoluer un personnage anthropomorphe, caoutchouteux et de ne pas trop gêner le spectateur. Truffé de messages, quoique certains trop appuyés, le cinéma de Quentin Dupieux c’est aussi une autre image du cinéma français (même si tourné aux USA avec une majorité d’acteurs américains). C’est surtout de voir une mentalité dite française sortir des sentiers d’un cinéma pseudo socialo-réaliste avec des travaux comme Non-film, Steak ou maintenant Rubber. Au-delà de l’aspect loufoque qui effrayera les moins curieux, aller voir le film est au moins une aubaine pour prouver que le sujet (donc le pneu et son histoire, sa mentalité, ses émotions) n’est pas pris à la légère. A défaut d’adhérer au concept d’une nouvelle approche de la série B, il est clair que les trucages mécaniques avec une légère dose de retouches numériques ne sont pas pour déplaire et évitent le piège du tout numérique.  Au final des péripéties gores de notre assassin c’est une sensation mitigée qui ressort. Ça n’offense pas, c’est moqueur et ça a le mérite de se démarquer de ses inspirations. De là à adhérer, cela risque d’être toujours un peu compliqué pour le grand public en général. En fait, tourner une histoire au No reason comme il l’a fait cela s’est déjà vu par le passé (et parfois d’une bien pire manière) mais ici on accroche car l’exercice n’est qu’effleuré (1h25) et que l’inexistence de pressions et d’effets en tout genre mis sur les plans rendent la ballade désertique agréable. Sans en redemander, le film dose bien ses ingrédients qui en font tantôt une absurdité, tantôt un néo-roman noir simplet. Rubber pourra être apprécié de ceux qui ne sont pas venu voir des réponses, de ceux qu’il ne faut pas tenir par la main et surtout de ceux qui ne prennent pas le cinéma pour un divertissement, mais pour un exercice.

Ah oui, et le film est (magnifiquement) tourné avec un appareil photo numérique. No reason.

Rubber, réalisé par Quentin Dupieux (2010).

Araki VS Dolan – « La jeunesse s’enfuit sans jamais revenir »

Gregg Araki est un américain (d’origine asiatique) âgé de 41 ans et Xavier Dolan est un jeune québécois de 21 ans. Jusqu’ici, à part le même nombre de lettres dans leur nom, un charme certain et leur attirance sensible pour les hommes, rien ne semblait les rapprocher. Jusqu’aux sorties (avec une semaine d’intervalle) de Kaboom et Les amours imaginaires sur les écrans français. Deux films, deux aventures qui traitent d’une certaine jeunesse avec tous les ingrédients habituels cuisinés par de beaux (et parfois énervants) acteurs  dont le flegme résonne entre doctrine épicurienne et eudémoniste. Mais c’est avant tout une recette bien maîtrisée par les deux réalisateurs qui donne deux films plutôt bons, mais sans grosses surprises.

Il faut remonter à la dernière quinzaine du festival Cannois pour commencer à voir les quelques similitudes entre eux. Alors que la critique semblait rapprocher Xavier Dolan de Godard, car tous les deux présents dans la catégorie Un Certain Regard (le québécois avec Les amours imaginaires et  Godard avec son Film socialisme), on pouvait d’ores et déjà se demander si l’ambiance de Xavier Dolan ne s’apparentait pas plus à Jules et Jim (Truffaut) que Masculin Féminin de JLG. Mais comme pour murmurer que l’inspiration peut se trouver ailleurs et que le relais est déjà passé, rappelons que déjà, Godard n’est finalement pas venu à Cannes, mais que par contre se trouvait, à quelques grains de sables de là Gregg Araki qui se voyait remettre la première Queer Palm de l’histoire pour Kaboom. Alors quitte à laisser de coté les soixante-huitard qui sont de toute façon lassés de ce genre de films, autant mettre dans le même panier deux réalisateurs qui savent, avec peu d’erreurs, manipuler un certain regard sur la récente jeunesse, comme leurs ainés de la nouvelle vague, mais avec deux différences majeures : l’époque et le nihilisme politique.

Les Amours Imaginaires (Xavier Dolan)

Bien sûr il est possible de voir en Dolan une ébauche d’un futur parcours à la Godard, à qui on a voulu (trop rapidement ?) le comparer, mais c’est surtout un écho généralement francophone qui semble ponctuer sa vie d’adolescent. Musset en citation dès le début du film (pour J’ai tué ma mère c’était Maupassant) et une bande originale rythmée aux chansons de Dalida, Indochine ou encore France Gall et Vive la Fête y sont pour beaucoup. Le titre en dit déjà long sur un synopsis des plus simples : Francis (Xavier Dolan) et Marie (Monia Chokri) s’emmêlent dans la chevelure angélique de Nicolas (Neils Schendeir) et vont se lancer dans la situation souvent complexe d’égalité  dans une relation avec chiffre impair. L’angoisse est légère, le film est intime et personnel, dominé par la passion des deux libertins pour leur éphèbe, ce personnage dont l’extrême arrogance est plongée dans une baignoire de narcissisme. Rien ne nous surprendra dans le dénouement de leur histoire, se fanant au fur et à mesure des clichés (fêtes, réveils difficiles, jalousie, trip à la campagne) qui ont au moins le talent d’être extrêmement soignés, autant au niveau du rythme que de la photographie.

Alors je me suis dis qu’effectivement le film pourrait être une sorte de Charlotte et Véronique sur le papier, ou un Jules et Jim dans l’idée. Mais là où beaucoup de spectateurs coincent, c’est dans le fait que Xavier Dolan soit, au naturel, ce beau prince poseur qui énerve, celui qui trempe tranquillement dans le bain cinématographique alors qu’il flirte depuis peu avec la majorité. Tombé dedans quand il était petit (son père est acteur), sa filmographie en tant que tel commence en 1994 dans des publicités québécoises. Mais Dolan n’a pour l’instant pas de réel semblable, il est quelqu’un d’autre, qui joue, qui produit, qui monte et qui supervise les costumes (important dans cette aventure rétro sixties aux allures d’aristocraties étudiantes), quelqu’un qui incarne une autre époque à un autre endroit, une autre génération avec sa propre vision et surtout un cinéma beaucoup plus miroir social qu’engagement politique. C’est peut être ce qui fâche, ce poseur. Xavier Dolan nous fait partager ici une scène quotidienne de sa vie québécoise, son mode de vie est ainsi. Au fur et à mesure des interviews et de ses rôles ont sent ce fix d’égo indéniable, mais cela devrait lui apporter plus une prise au sérieux réaliste qu’un avatar poseur. Ce n’est pas un hasard s’il s’est tatoué « L’œuvre est une sueur » (Cocteau, cité aussi dans le film), car même en nous abreuvant de clins d’œil et de citations (Audrey Hepburn adulée par le personnage de Nicolas, références à Koltès, Mirron, la scène chamallows pour Mysterious Skin de Gregg Araki et hommage lattant à Wong Kar-wai) il arrive à équilibrer nostalgie et contemporain. Vous l’aurez compris, l’univers du Québécois est parsemé de références et d’inspirations, mais aussi d’une ambiance conviviale due à la chaleur de ses scènes et au casting, son va-tout. Xavier Dolan confirme son talent d’acteur sans pousser alors qu’indéniablement, Monia Chokri est percutante par ses mimiques théâtrales slowmotionées à la perfection. Pendant ce temps Neils Schendeir (n’)impose (que) par son attitude et son élégance sortis d’une scène volée à la chapelle Sixtine (ce qui est déjà pas mal, mais un peu récurent après son rôle d’amant joué dans J’ai tué ma mère). On apprécie la brève apparition d’Anne Dorval, la mère que l’on connaissait incompatible avec l’ado joué par Xavier Dolan dans son premier film et qui se transforme en parfaite complice du fils vagabond dans le rôle de la mère de Nicolas cette fois-ci. Au delà de ces scènes de passions un peu clichées qui peuvent irrité (dommage que vous ne puissiez pas suivre mon regard), les plus ennuyés trouveront un large réconfort dans cette langue cousine qui nous faisait déjà sourire dans le dramatique sujet de J’ai tué ma mère et qui nous divertira ici de très bonnes scènes sûr les problèmes sentimentaux tournées sous forme d’interview dans des bars (réalisation « amateur » déjà vu dans son premier film mais aussi chez Araki), avec des phrases tels que « Et puis il y a eu Noël avec tous les cousins et leurs ostie de blondes épaisses » ou encore « A un moment j’ai pesé send. Pas le temps de laisser mûrir les bananes, à un moment ça va faire ».

Godard disait préférer « un cinéma instrument de pensée et pas seulement outil de narration servile au service d’une histoire ». Alors effectivement J’ai tué ma mère correspondait à cet instrument de pensée véhiculant cette rébellion face à l’attitude parentale et en particulier cette haine de la mère, mais ici c’est une narration au service d’une histoire qui nous est proposé dans Les amours imaginaires. Le message est beaucoup moins oppressant, l’impact du lieu entre autre, un Montréal évasif dans des cafés effacés, pas d’équivalent à une Sorbonne ou à un Bus Palladium pour marquer une certaine Histoire, pas de meneur d’action pour souligner un message fort, pas de porte parole, juste un passage de vie partagé entre trois consciences… tranquilles.

Kaboom (Gregg Araki)

Ce qui lui a valu la Queer Palm c’est donc cette farce contemporaine (ça fait sourire, c’est grotesque, c’est coloré) que, au regard de sa filmographie, Gregg Araki maîtrise à la perfection. Après le triptyque (nommé Teen Apocalypse) Totally fucked up/Nowhere/Doom generation (ambiance MTV) que je ne saurais que vivement conseiller (particulièrement Totally fucked up), on retrouve ce que le réalisateur semble le plus apprécier : la jeunesse. D’une manière générale Araki la traite avec liberté, humour, sexualité et interrogations. Et quand on sait qu’au sujet de la vie pré-adulte le meilleur (Mysterious skin) côtoie le pire (le désastre Smiley face avec en plus une Anna Faris imbuvable) c’est rassurant de se retrouver devant Kaboom. Dès l’affiche il était possible de sentir ce parfum émanant de Teen Apocalypse, ce retour aux bases : le sexe et la démence. Sur un campus californien Smith (Thomas Dekker) est troublé par un rêve récurrent où, nu dans un couloir le jour de ses 19 ans, il va croiser la plupart de ses connaissances les plus proches et deux étrangères, avant d’ouvrir une porte derrière laquelle se trouve… une poubelle. Quand il est éveillé, c’est avec un caractère à la Courtney Taylor (particulièrement la scène dans les toilettes), qu’il conduira le film en laissant agir sur lui tout un tas de personnages, allant de la blonde punk allumeuse London (Juno Temple) qui lancera plus tard, à Rex le précoce venant de jouir, LA réplique (« Tu rigoles ? J’ai eu des frottis vaginaux qui ont duré plus longtemps, t’a quoi, 14 ans ? ») en passant par sa meilleure amie Stella (Haley Bennet, excellente) lesbienne, insolente et franche, elle aussi forte en répliques claquantes et son colocataire Thor (Chris Zylka, le stéréotype parfait du surfeur façon Brice Dujardin) sur qui il fantasme. Tout ce petit monde va se plonger dans un délire psychotique mêlant scènes insensées et science-fiction apocalyptique. Mais Araki avait prévenu « j’ai fait ce film pour les fans de mon cinéma » et on le croit volontiers, si ce n’est que cette pop satyrique est moins sombre que la trilogie des 90’s car ses intonations romantiques, idéalistes et angoissantes sont plus calfeutrées. Le rythme et les dialogues sont provocateurs et crus, ici pas de chichi, mais ce franc-parler tend finalement plus vers la comédie que l’absurdité. Avec cette voix narrative qui constate les divers événements, ces plans actifs face à la caméra, ces « fuck » à longueur d’interrogation, pas de doute nous sommes dans l’univers Araki. Mais dans Kaboom la touche science fiction, déja amorcée avec Mysterious skin, Doom génération et Nowhere, est de retour pour nous dévoiler une ambiance light Lynch qu’on le soupçonnait capable de réaliser depuis un moment.  Esthétiquement le plus abouti, il est aussi vers la fin le film le plus décalé tant les événements se précipitent en complot sectaire indéchiffrable.

D’un point de vue casting il y a Thomas Dekker (Terminator: Les chroniques de Sarah Connor, passages dans Dr House et Heroes)  qui trouve là sa meilleure performance et ce qui permet aussi à Araki de trouver en lui une nouvelle égérie, car James Duval est définitivement passé de mode : le chouchou de ses trois films de Teen Apocalyspe revient ici en arrière plan dans une  version masculine de l’héroïne de Smiley face (soit un gros débile défoncé) et même si à la fin on le verra plus sérieux, ses belles années sont lointaines. Mais bien sûr comme Araki a le coup d’œil il a aussi mis dans ses valises le french flair de Roxane Mesquida (Lorelei, une lesbienne nympho-psychopathe) qui a de toute façon un CV pour l’emploi : après avoir jouée dans Sheitan, Sex is comedy et Une vielle maîtresse (pour n’en citer que quelques un) elle est en ce moment aussi dans le très étrange Rubber de Quentin Dupieux. Kaboom est un film kaléidoscopique, toujours en mouvement grâce entre autres à sa bande originale adéquate : Explosion in the Sky, Ladytron, Interpol et Placebo, mais aussi The Horrors et Yeah Yeah Yeahs, inutile de vous faire un dessin. Il faut laisser à Araki le choix de nous montrer ce qu’il affectionne et ne pas allez voir le film sans être un minimum averti de son genre de cinéma (très personnel), se laisser guider et profiter, il n’y a en tout cas rien de désagréable, rassurez-vous. Il y a vingt ans Gregg Araki était en avance, aujourd’hui il est simplement à l’heure, et c’est encore suffisant.

La suite ?

Alors après avoir vu les deux films, c’est le jeu des similitudes. Sont évoqués autant chez Araki que chez Dolan : la jeunesse en quête de réponses, l’échelle Kinsey et ce qui en découle, la recherche permanente d’une relation libertine et le triolisme, ainsi que la partie semi-documentaire. Pour cette dernière particularité c’est plutôt sur l’ensemble de l’œuvre, la partie interview fictionnelle est de moins en moins présente chez l’américain mais les plans face à la caméra, eux, sont toujours là. Une des autres différences notables c’est le niveau d’ancrage « sexe », là où ce que Dolan montre de façon moins brute, Araki n’y va lui pas de main morte. Les amours imaginaires est un film moins percutant que son prédécesseur J’ai tué ma mère, mais c’est une copie propre d’un cinéma démonstratif qui touchera majoritairement un public précis et nul ne doute qu’avec des sujets encore plus variés il semble avoir les outils pour réaliser de futures pépites. Si ces deux films ne sont pas excellents c’est que celui de Dolan n’est pas une surprise, l’histoire en elle-même étant moins accrocheuse que celle qu’il avait tournée précédemment, cela fait plus relâché, alors que le film d’Araki, lui, est maîtrisé mais c’est la dernière chance avant d’être catalogué déjà vu par les plus récalcitrants.

Cependant tout se rejoint, ces petits fil que l’on tire continuent de proposer des pistes de relances, ne serait-ce que le dernier plan de Les amours imaginaires avec Louis Garrel, osons le « Dolan Français », qui était cet été à l’affiche de Mariage à trois (tiens donc… ) et qui sera dans le prochain film du Québécois (Laurence anyways, prévu pour 2012). Les deux réalisateurs ont  des bases mutuelles qui sonnent Larry Clark ou Gus Van Sant, mais ils ont finalement chacun leurs propres visions, leurs propres signatures (et c’est là le plus intéressant). Certaines scènes dans Les amours imaginaires sont rythmées aux symphonies de Bach qui peuvent rappeler l’utilisation de Beethoven comme véritable métronome d’Elephant, là où l’appétit sexuel d’Araki peut faire écho au nihilisme des personnages de Clark. Tout se croise et s’emmêle, j’y reviendrai dans un futur article mais ces quatre là n’ont pas fini de nous faire partager leurs visions de ce que Ronsard appelait « le vrai trésor de l’homme » : la jeunesse.


Philippe Beaussant – Où en est-il ?

Ce récit c’est avant tout une étape, un relais rural qui capte comme une curiosité. La terre de la tranquillité, la bourgade de la communauté, celle où le sage maître se retire pour extirper des phrasés d’une classe qui se fait rare. Celle où Philppe Beaussant se projette et dans laquelle il nous perdra en parsemant ses mots, en ancrant ce qu’il voit de sa fenêtre sur la place du village et dans ses péripéties historiques. Car tout ce récit, qui démarre et finit avec la belle américaine, c’est une pièce dramatico-comique qui nous est contée et dans laquelle on se perd, perturbé par le flou entre (légère) autobiographie, fiction et fiction dans la fiction. Membre de l’Académie française, il est aussi un grand spécialiste de musique baroque (sujet d’une bonne partie de sa bibliographie) et jouera avec les références du lecteur dans plusieurs domaines : Shakespeare, Courbet, Molière ou encore Millet et j’en oublie… Chaque regards posé sur les habitants qui l’entourent se transforme en une toile de maître, chaque dialogues autour du vendeur ambulant s’assimile un rôle, une aventure, un historique. Il nous perdra entre Versailles et le mont Ventoux, une gorgée de vin blanc et le voilà qui débite sur Pétrarque et (donc) Laure. Où en est-il ? Où va-t-il ? Le lecteur en arrive à se demander lui même, où en étais-je ? Ah oui, l’ambiance qui va se créer avec l’arrivé de la belle américaine, domptée par un être urbanisé jusqu’au cou et perdu dans ce monde rurale, ce qui introduira des scènes évoquant plus les sourires de Tamara Drewe que l’ambiance de Loin de la foule déchaînée.

« -Et comment se portent vos customer connections ?

-Toujours pareil, mon vieux, toujours pareil. Sauf que maintenant, à la minute où je débarque ici, j’arrête de penser. Stop. Ici, c’est la campagne : je ne pense plus.

J’ai failli rire. Heureusement, je n’en ai pas eu le temps, car il a ajouté :

-Je jouis. »

Il n’y a rien d’autre que ses récits et son écriture, les scènes de vie diverses (chez lui) sont effacées pour laisser place à son jeu aux multiples dimensions d’actions. Il se parle et il nous trompe, il s’amuse de nous lover dans un paragraphe qu’il mijote devant sa feuille pour mieux nous laisser démêler la fiction du réel. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard qu’il soit annoté en préface « tous les personnages de ce récit sont imaginaires, y compris moi », et on veut bien le croire ! Mais attention, Philippe Beaussant n’arrivera à l’apogée de son récit que dans les dernières lignes du texte, quand un événement soudain nous rappellera que le quotidien presque fictionnel qui nous est raconté existe encore. Mais c’est pour plus vite en douter, l’auteur lui même semblant se perdre dans un dernier acte somptueux de schizophrénie qui rappellerait presque les méandres dans lesquels tombe Teddy Daniels dans Shutter Island (Dennis Lehane). Ce roman n’est au final pas galbé, car ce n’est pas seulement son contour qui est harmonieux et courbe, c’est son ensemble.


Où en étais-je ?, Philippe Beaussant (Fayard, 2008, 202 pages)

Heroes – Pourquoi la série n’est pas reconduite pour une cinquième saison ?

Il est préférable d’avoir vu l’ensemble des 4 saisons pour lire ce texte. Notez que concernant Heroes il est moins souvent question de « saisons » que de « volumes », ces derniers étant titrés et plus faciles à délimiter (la saison 2 contient par exemple deux volumes).

« Yappa ! »… de fin

Quelle que soit la série, la conclusion d’une saison est toujours un moment, si ce n’est dopant ou décevant, au moins assez important pour que la plupart des intéressés passent leur été à en débattre et fantasment jusqu’à la rentrée sur le début de la suivante. Alors que Fox en a fini avec 24 heures chrono et ABC avec Lost, les vacanciers accros à la télékinésie de Sylar ou aux « Yatta ! » scandés par Hiro Nakamura ont dû accepter la même finalité que pour les deux événements télévisés précédemment cités ; sur le fond certes (c’est fini) mais pas sur la forme : Angela Bromstad (présidente des divertissements prime time de la chaîne) annonçait cet été que ce qui aurait dû être la commande du chapitre final pour la rentrée n’aurait pas lieu. Mais alors que Lost et 24 heures chrono ont pu boucler leurs histoires (comprenez par là que les créateurs et les spectateurs n’ont pas été pris au dépourvu), Heroes en est encore loin. Beaucoup espéraient une bouée de sauvetage lancée par Tim Kring, le créateur de la série, mais il est aujourd’hui confirmé que ce qu’il pensait être un (télé)film de conclusion (en bonne et due forme) ne naîtrait pas, en tout cas pas sur NBC. La série, qui avait un fort potentiel à ses débuts, restera sur cette amertume laissée par les derniers volumes alors que Tim Kring avait sûrement un projet à beaucoup plus long terme qui aurait peut être pu redresser la courbe.

Sauce Stan Lee, mais pas trop

« Même s’ils n’en ont pas encore conscience, ces individus vont sauver le monde et le changer à jamais ». C’est sur une de ces phrases, avouons le assez insipide, que Sandra Suresh lança le premier épisode de Heroes devant 14.4 millions de téléspectateurs (audiences aux Etats-Unis) en Septembre  2006. Quatre ans plus tard et 10 millions de téléspectateurs en moins, les espoirs lancés par le premier volume, Genesis, ont disparu aussi vite qu’Adam Monroe lors de sa dernière rencontre avec Arthur Petrelli. Avec ses diverses références aux comics et son approche de l’actualité (menace sur New York et campagne présidentielle dans la première saison, propagation d’un virus dans la deuxième), les premiers épisodes avaient de quoi toucher diverses catégories de téléspectateurs et des bases pour fonder une intrigue intéressante à long terme. A double effets finalement, Heroes reçu par exemple (à l ’ « époque ») la plus haute note accordée à une série dramatique sur NBC depuis cinq ans alors que les Emmy Awards ont toujours boudé la série.

A son lancement, cette série fantastique mêla deux concepts : les pouvoirs surnaturels reçus par des personnes, semblait-t-il, au hasard, et l’interrogation récurrente des ces derniers quant à la raison de cette opportunité pour certains et malédiction pour d’autres. Ces deux points là ont au moins eu le mérite, pendant les deux premières saisons, d’apporter un peu de prise au sérieux. Ce qui lui as permis d’éviter certains stéréotypes trop faciles avec d’autres super-héros déjà bien connus, adaptés pour la télévision ou au cinéma. Par exemple La Chose et Hulk sont des « monstres » et il peut arriver à Batman ou Ironman de perdre du temps le matin en enfilant leurs accoutrements, là où dans Heroes les personnages sont humains et exit les costumes. Il peut d’ailleurs passer un épisode sans voir  réellement d’action ni d’utilisation des pouvoirs. Spiderman ne se demande pas pourquoi il a un pouvoir (en tout cas pas à chaque épisode), il a été piqué par une araignée radioactive, de même pour Superman qui obtient les siens par les radiations du soleil jaune et de par sa constitution adaptée à la planète Krypton. Non, ici pas de récitals geek à la Sheldon Cooper et ses comparses. L’accent est mis au fil des épisodes sur le questionnement des personnages concernant leur(s) pouvoir(s) : pourquoi les ont-ils obtenus, comment s’en débarrasser ou les contrôler et qui ou quoi en est à l’origine ? Malgré tout, et pour contrebalancer ce coté original, de longs dialogues parfois redondants (et peu utiles pour le scénario) viennent s’ajouter à quelques mises en scènes semi-moralistes, semi-pleurnichardes tout au long de la série. Cependant elle est très humaine et social, pour le genre. On parle souvent « d’humains évolués » concernant les personnages, s’approchants au mieux des X-men car ils n’ont pas de double identité, mais encore une fois, sans les costumes. Il est évident que cette facette donnait un avantage à la série pour le grand public voulant éviter une touche Stan Lee, tout en gardant de larges clins d’œil (et ils sont nombreux ! ) pour les puristes.

Anecdote parmi tant d’autres, Tim Kring, bien avant d’être à l’origine de Heroes, a participé au scénario de Misfits of Science, une série de… super-héros (où l’on voit une certaine Courtney Cox) qui a tenu un an dans les années quatre vingt sur… NBC. Comme un air de déjà vu.

Heroes en quatre saisons : été, printemps, automne et hiver

Soit du plus clair au plus sombre, du plus festif au plus ennuyeux (et pourtant je préfère l’automne et l’hiver). Mais ici, c’est le nivèlement par le bas à chaque volume (à quelques exceptions près, il y a toujours un épisode en mission de sauvetage pour un autre, un personnage pour maintenir de l’accroche). On ne parle pas d’une perte d’intérêt total, mais suffisamment importante pour abandonner ceux qui s’accrochaient à l’espoir de voir du renouveau, car la série espérait, en surfant sur cet élan dynamique très post-2000, un avenir aussi radieux que Lost ou 24 heures chrono.

Le premier volume (Genesis) est un puzzle introductif parsemé d’énigmes dictées par les tableaux d’Isaac Mendez, par les recherches de Mohinder Suresh et surtout par l’ « l’homme aux lunettes à la monture d’écailles », Noah Bennet, qui travaille pour une compagnie à la recherche des gens dit spéciaux. Derrière le simple sujet d’une New York menacée en pleines élections municipales on retrouve surtout une approche un peu mature qui ne donne pas aux personnes ayant des pouvoirs la main mise sur ce qui est bon ou mauvais. Les pouvoirs ne sont finalement pas le centre de la série, servant plus d’outils que d’atouts. Autant physiques (régénération cellulaire, pyrokinésie, mimétisme divers etc…) que mentaux (télépathe et technopathe etc…) ces pouvoirs amènent quand même les personnages à se poser pas mal de questions. L’explosion de la bombe (humaine), comme la manipulation des élections sont par exemple commandé par les anciens mais sans pour autant que cela nécessite à chaque apparition l’utilisation de pouvoirs. Coté technique, de très bon cadrages et des fondus maitrisées font le travail, alternant actions et réflexions. On notera l’intérêt de l’épisode pilot non retenu pour la version télévisée (disponible sur le DVD de la première saison) qui reste collé à l’actualité post 11 Septembre suivi par le personnage d’Amid (qui parle déjà de malédiction concernant son pouvoir) et introduit plus précocement les personnages de Matt Parkman et Sylar. On regrettera (pour être pointilleux) l’arrêt plus ou moins prématuré des personnages anglais de Claude Rains (joué par un très bon Christopher Eccleston) et Daniel Linderman (Malcolm McDowell, aussi persuasif qu’élégant). L’idéologie massive qui s’installe dans ce premier volume est une sorte de parallèle avec notre réalité : il nous faudra réparer les erreurs de nos parents d’un coté et ne pas en commettre nous-mêmes encore plus. Comme si la série tirait les sonnettes d’alarmes en écho à des sommets de paix ou d’écologies peu retentissants dans notre vraie vie. Au niveau de l’action une partie des aficionados de la série regrettèrent le manque de temps accordé aux confrontations (mais cela permet aussi de ne pas lasser le grand public). Pourtant avec un peu de recul on peut en noter plusieurs : confrontations de mots (Nathan et Linderman, le personnage de Matt en général) mais aussi de pouvoirs (la tant attendue réelle rencontre de Peter et Sylar dans l’appartement de Suresh après s’être brièvement aperçu quelques épisodes plus tôt) et surtout la scène finale de la saison dans « How to stop an exploding man ? » (tout un programme pour rien) regroupant une bonne partie du casting. Alors que la musique sur l’ensemble de la série est aussi appréciable que discrète, les décors ne sont eux finalement que très bien exploités à l’intérieur pour être généralement moins bien peaufinés à l’extérieur.

La saison 2 (volume 2, Generations), plus courte car entachée de la grève des scénaristes en 2007, va amener la cassure avec les références au futur, l’intrigue étant principalement centrée sur les parents. Alors que le premier volume nous avait présenté certains « anciens » comme Daniel Linderman, Charles Deveaux ou encore Angela Petrelli, la seconde saison va nous permettre, notamment grâce à Adam Monroe, de saisir l’importance de leurs actions (ici encore on peut deviner le message  à peine voilé sur la culpabilité des générations précédentes). L’introduction de nouveaux Heroes bat son plein (parmi eux l’insupportable et inutile West qui créera le désintérêt du personnage de Claire Bennet et ses pleurnicherie, ce que son père accentuera dans les futures saisons) et on commencera déjà à voir des choix de casting discutables. Mais le sujet principal, comme le nom du volume l’indique, ce sont les générations qui ont mis au monde ces enfants du XXIème siècle dotés de capacités exceptionnelles. Ils sont avant tout des parents dont les progénitures subissent aujourd’hui les conséquences liés à leurs pouvoirs. Et le fil rouge sera tissé par celui qu’on connaitra d’abord sous le nom de Takezo Kensei, puis d’Adam Monroe. Interprété par un convaincant David Anders (Julian Sark dans la série Alias), c’est le paradoxe du volume, étant lui-même immortel et ayant connu beaucoup de différentes générations (il est âgé d’environ 400 ans). Avec Angela Petrelli, Bob Fischer, Kaito Nakamura et Maury Parkman (les principaux parents visibles) on fera connaissance avec le « groupe des douze » et la fameuse photo des créateurs de la compagnie qui chassent les gens dotés de capacités exceptionnelles. On apprendra crescendo que les parents étaient clairement plus engagés à leur époque et avec plus de projets (un rejet de Mai 68 dans Heroes ?), comme celui d’Adam qui consiste à propager le virus Shanti tuant 93% de la population mondiale et devenant donc l’intrigue du volume. Nous découvrirons aussi son rôle de meneur, de rassembleur pour un meilleur monde, pour les futures générations. C’est avec ce cerveau, ce visionnaire, et surtout ses visions démentielles qui peuvent être réalisables grâce à son pouvoir, que se relance cet écho de plaidoirie des parents. De la bouche d’Angela Petrelli par exemple, lors de l’interrogatoire musclé (psychiquement) par Matt Parkman « The truth ? The truth is that our generation mortgaged our souls to protect yours. Show a little respect for that ! ». Et puis dans un dernier élan de morale retardataire post-2005 on aperçoit, dans les nouveaux personnages, Monica, qui vit à la Nouvelle-Orléans (si vous n’avez pas lu mon papier sur Blacksad, tant pis pour vous).

La saison 3, divisée en deux volumes (Villains et Fugitivescommencera par rattraper le retard engendré par la grève des scénaristes et c’est donc le retour de la vingtaine d’épisodes. La première partie du scénario de cette saison, « it’s were it all begins », c’est donc un Peter Petrelli du futur toujours aussi puissant qui tente d’empêcher ce qui doit arriver d’arriver. En modifiant un événement (la fin du volume 2), il introduit «the butterfly effect». Comprenez qu’en tuant Nathan, il entraine une suite d’événements imprévus qui donneront entre autre la possibilité à Sylar (le vilain pas beau de la série, j’y reviens plus tard) de s’introduire dans les cellules du niveau 5. Par un malencontreux accident il va libérer les prisonniers détenus par la compagnie et donc permettre aux vilains de s’enfuir. Pendant ce temps se dessine la seconde trame du volume : Hiro Nakamura profite du bon temps dans le bureau de son défunt paternel (Kaito Nakamura, joué par George Takei et déja apperçu dans la série Star Trek) qui jusqu’à ce que ce dernier, par l’intermédiaire d’une vidéo posthume, lui révèle l’existence d’une moitié de formule qu’il doit défendre à tout prix. L’autre moitié étant revenue  dans les mains d’Angela. Le Dr Zimmerman, ce docteur qui travaillait avec les anciens relance encore les vestiges du deuxième volume, « we were arogant, and selfish… and human » mais il est trop tard. De part sa brève apparition, Zimmerman tend cependant l’occasion à Angela Petrelli d’expliquer l’importance de la formule, ce qu’elle donnera dans le futur qu’a vu Peter : la manipulation de l’ADN qui permet de donner des pouvoirs à n’importe quel être humain. La question étant maintenant de savoir qui veut mettre la main sur la formule ? C’est alors que les précieux rêves (car montrant le futur) de maman Petrelli viendront combler l’un des suspens les plus pesant depuis le début de la série, lors de l’épisode «Angels and Monsters », quand dans une scène aussi terrifiante que fascinante elle retrouve celui que nous ne pouvions apercevoir dans « le groupe des 12 ». La pièce manquante du puzzle : Arthur Petrelli (campé par un Robert Froster en demi-teinte profitant du statut de son personnage dans la série pour s’en sortir à bon compte). Il veut produire la formule, ce qui donnera un monde où les pouvoirs sont banalisés, où les gens deviennent violents et jaloux. On commence donc déjà à sentir un élan de déjà vu, Peter doit ENCORE (c’est la troisième fois) sauver le monde et une majeure partie de l’action (hors Sylar, j’y reviens encore plus loin) tourne sur les Petrelli dont les sauts d’humeur commencent à être ennuyeux. Tim Kring nous a présenté de multiples possibilités de chemins à prendre dans l’intrigue et aucun n’a été vraiment suivi.

C’est d’ailleurs un Petrelli (Nathan) qui lancera le volume 4 (toujours dans la saison 3) Fugitives en révélant au président des Etats-Unis (après que Peter ait sauvé le monde) l’existence de ces gens spéciaux et lui conseillant de les contrôler. Une solution finale qui évoque aussi le futur que Peter essayait d’empêcher. Chargé de l’affaire, Nathan introduira son pantin Danko (joué par Željko Ivanek, vu dans 24 heures chrono). Un homme sans pouvoirs mais avec un historique qui se prête bien aux motivations du job, un remplaçant de Noah Bennet, sauf que ce dernier est toujours là. Plusieurs situations redondantes se font donc déjà ressentir (on verra encore une bombe humaine) alors que plusieurs personnages commencent flirter avec l’ennuie (Claire et Tracy principalement). Le seul intérêt de la saison se fera dans la découverte de Coyotte Sands, lieu qui nous permettra d’en apprendre plus sur la jeunesse des parents, évoquée dans le volume Generations.

La saison 4 (volume 5, Redemption) tentera le renouveau en intégrant toute une nouvelle communauté (des forains) dotée de pouvoirs, mais sans lâcher des personnages de moins en moins persuasifs (Noah Bennet, Claire, Mohinder et la famille Petrelli, il aura quand même fallu plus de dix épisodes pour réussir à se débarrasser de Nathan après sa vraie mort) et en rabaissant le talent de certains ( comme perdre Sylar et Matt dans un jeu de Mastermind qui n’arrive même pas au niveau du pauvre Inception). A coté de cela les nouveaux personnages ne sont pas si convaincants (Emma, l’ensemble de la troupe foraine) excepté le très bon et charismatique Samuel Sullivan, joué par Robert Knepper (vu dans Prison Break). Mais le faux sosie de Johnny Depp ne suffira pas à sauver la série, plombée par une fin catastrophique probablement imaginée à la hâte en voyant l’ombre d’une non-reconduction approcher.

Et c’est donc ce qu’on pensait être un regard original sur une certaine science fiction télévisuelle, cet élan de bonne volonté pour apporter autre chose qu’une « teenage » série, qui a finalement manqué de prises de décisions difficiles et surement d’audace. En essayant de meubler avec des scènes de dialogues trop souvent terre à terre et en s’embrouillant dans des histoires compliquées et sans fin, la série s’est évité de changer certains personnages, répétitifs, qui auraient pu faire l’objet d’améliorations, voire de suppressions.

« The Bogeyman »

Bon, il est temps de faire un aparté pour les guignols qui ont pris la série avec un ton aussi froid (mais beaucoup moins sexy) que sait le faire January Jones. C’est vrai qu’entre un paquet d’introvertis d’action à la sauce 24 heures chrono et une bande de grands penseurs aux hormones frétillantes de Sawyer à la recherche d’énigmes sur une île perdu (c’est à dire en gros le public susceptible de jeter un œil à Heroes), la série de Tim Kring n’avait plus trop de place et elle a eu tendance à jouer mi-figue mi-raisin dans les deux domaines (action proche du réel et science fiction). Oui, mais c’est qu’il fallait parier sur autre chose. Car s’il y a bien une raison pour laquelle Heroes devra rester dans les mémoires, c’est pour la révélation évidente de Zachary Quinto, aussi connu sous le doux nom de Sylar. A la base le casting est majoritairement composé de quasi-inconnus, pour ce qui est des principaux personnages. Excepté la mère Petrelli (jouée par Cristine Rose) qui a trouvé là probablement un de ses meilleurs rôles (après, entre autre, des passages éclairs dans Friends ou How I Met Your Mother) et les rôles secondaires voir épisodiques, la plupart des principaux personnages de la première saison n’ont fait que de brèves apparitions dans diverses séries. Parmi eux donc, Zachary Quinto qui débutât au théâtre et en aura surement déjà marqué quelques un sous le nom d’Adam Kaufman dans la saison 3 de 24 heures chrono. Ici c’est donc Gabriel Gray de son vrai nom, mais avec tellement d’alias : Sylar, le croque-mitaine, le patient zéro, le meurtrier, l’assassin, le malade… bref vous l’aurez compris, le vilain, qui se permet en plus d’être beau. Sauf que quand vous trouvez quelqu’un comme Zachary Quinto pour vous mettre en scène la définition même du néo-psychopathe extra-antipathique doté d’une terrifiante dose de sarcasmes, vous obtenez un excellent méchant. Un futur Danny DeVito ? Un nouveau Heath Ledger ? Trop flatteur ! Le prochain Captain Vidal ? Un rejet d’Hannibal Lecter ? N’en jetez plus ! Il pourrait aussi bien donner une leçon d’acteur à Malcolm McDowell que revisiter le nazisme avec Christoph Waltz. Tous des grands méchants, bien sur, mais voici la relève ! Il aurait par exemple très bien pu prendre la place de Casey Affleck(dont il n’y a cependant rien à redire) dans la récente adaptation du roman noir de Jim Thompson, The Killer Inside Me.

Avec son personnage ravageur c’est la consécration, mais pas ultime car il en a encore sous le pied, il faut lui donner la place. Paroxysme du schizophrène rongé par l’éloignement qu’il a pu avoir avec ses parents, Gabriel Gray est un horloger qui développe des facultés bien étranges (comprenant aussi bien le mécanisme de notre cerveau que celui d’une montre) et qui vie en ermite fantasmant l’habilité que lui donnera le prochain pouvoir acquis en faisant grincer du crâne. Probablement un des personnages de série les plus sombres de la dernière décennie, il est aussi sordide que classe et aussi futé que sans pitié. Le « patient zéro » de Sandra Suresh sera tout au long de l’histoire un fil rouge requinquant tant son parcours est finalement détaché de la trame centrale et tant le jeu de Zachary Quinto convint à chaque apparition. Tant pis si c’est la seule raison qui peu finalement justifier Heroes, elle est amplement valable. Instable peut être (pour la série et pour le spectateur) mais mérité (pour le futur de l’acteur).

Dans la saison 1 on se sera délecté de sa montée en puissance et de son jeu de chat et de la souris avec Peter Petrelli. Ses mystères, sa force (aussi ben mentale que physique), et cette scène finale d’ « How To Stop An Exploding Man ? » qui résume le personnage. Dans le volume 2 (un poil effacé) toutes ses interactions se centreront sur la manipulation autour de Maya, cette psychologie inversée dont il a le secret et surtout le monologue assassin face à Alejandro (qui ne comprend pas l’anglais). Qu’il utilise ou non ses pouvoirs, c’est la violence qui règne, de sang froid qui plus est. Mais alors qu’on le pensait perdu, c’est lui qui  lancera le volume 3 (Vilains) sur une des phrases les plus simples et les plus célèbres de la série, « I’am back ». Sourire sadique. Après l’effet de surprise estompé de la première saison et après avoir donc retrouvé ses pouvoirs, Sylar va entre autre réussir à donner un coup de fouet à la série, portant presque seul sur ses épaules l’audace d’un personnage mature. De plus en plus conscient que Sylar est populaire, les scénaristes se focaliseront sur son histoire, nous montrant une bonne partie de ses péripéties passées avec la compagnie (Elle et Bennet) ainsi que, dans le présent, sa rencontre (rendez-vous raté de la première saison) avec Claire pour être définitivement invincible. On se délectera de sa relation forcée avec Bennet, mais on aura quand même du mal à se prendre au jeu des Petrelli (père et mère) : lui faire croire qu’il est leur fils. C’est pour mieux apprécier une des dernières scènes du volume, face à plusieurs personnages dans les locaux de la compagnie, une sorte, encore une fois, de très bon thriller. Dans le volume 4, Fugitives, il aura encore une fois une place importante, voguant entre la recherche de son père (joué par John Glover) et son partenariat avec Danko, alors que dans le dernier volume (Redemption) il sera un peu écarté car présent dans le corps de Nathan au début du volume et tiraillé par l’esprit de Matt. Mais Sylar vivra comme une consécration la fin de la série en devenant un « héros » car il sauvera Emma. Nous sommes donc loin d’un des futurs alternatifs où, en plus d’être le plus puissant de tous, il régnait en président des Etats-Unis trompant tout le monde entre autres grâce à son pouvoir d’illusion. Mais pour en rassurer certains, il reste cependant le plus puissant dès lors que Peter a perdu ses pouvoirs. Le plus charismatique, le plus puissant, le plus méchant, Sylar collectionnait les superlatifs en tout genre et Zachary Quinto confirma par la suite son talent en se voyant offrir le rôle de Spock dans le dernier Star Trek (dont on rencontre peu de personnes non convaincus par son jeu).

Il est, à peu de chose près, le seul acteur qui a vraiment donné une dimension convaincante à chacune de ses scènes. On ne peut être que difficilement insensible à Sylar si on regarde objectivement les séries sur les dernières décennies. Il fera parti de ses souvenirs indélébiles concernant Heroes et il l’a mérité, malheureusement ce n’est pas le cas de tous.

La rotation des personnages, une occasion manquée

Et j’y viens. Les personnages, leurs histoires et leurs jeux sont les éléments centraux d’une série dramatique qui veut percer sur la durée : Heroes a passé le test et a échoué. Ce n’est pas une série comique où il est très difficile (et risqué) de se séparer d’un personnage principal (supprimer Chandler Bing, Barney Stinson ou Charlie Sheen pourrait soulever, aux Etats-Unis, plus de grogne populaire que la suppression des McDo). Mais ce n’est pas non plus, dans le registre dramatique, un casting où la présence d’un Tony Soprano, d’un Don Draper ou d’un Jack Bauer est très difficilement remplaçable tant le personnage est central et son acteur imposant. Excepté Sylar, Matt Parkman et Angela Petrelli il devient au fur et à mesure de la série difficile de justifier la présence des autres. Il aurait été plus osé de se séparer de Nathan (plus tôt), que de Zimmerman, Claude Rains (personnage dont la faculté d’être invisible fait référence à l’acteur du même nom qui joua dans le film de James Whale en 1933) ou Hana Gitelman. Certes les Heroes sont une communauté et il leur arrive de se croiser sur le chemin de l’intrigue, mais ils n’évoluent pas tous ensemble (au contraire par exemple des Sons of Anarchy ou des Sopranos). Il y a donc plusieurs axes, plusieurs groupes sur lesquels il était possible de travailler. On le verra avec les « novels » (plus loin dans le texte) mais aussi avec la carte de Mohinder fils et les dossiers du père, une pelleté d’autres personnes avec des pouvoirs auraient pu faire leur entrée dans le jeu et porter de nouvelles idéologies, de nouveaux projets au lieu de les laisser traîner sur des personnages changeant d’humeur comme Barney Stinson changerait de « suit ». Bien sur Tim Kring peut aisément nous dire qu’il avait prévu de tous les utiliser à divers escients, au bout de huit saisons dans un épisode bien précis. Hum, malheureusement c’est trop tard. Peter Petrelli, quand il n’avait plus ses pouvoirs, aurait pu être mis de coté. Nathan aurait pu être définitivement supprimé lors de sa « première » mort. Le subterfuge de Tracy à la place de Nikki aurait pu être évité (on sent bien là la difficulté de supprimer un personnage car l’occasion était trop belle). Mohinder, Ando et Claire auraient dû prendre des vacances pour laisser plus de place aux anciens dont l’histoire fût finalement peu développée (et dont on compte maintenant les morts, Angela Petrelli étant l’unique survivante sur les douze). Comme dans la (génialissime, excellente et indémodable) série Spooks où le casting pivote presque à chaque saison depuis 2002 ou encore avec The Sopranos et Adriana, Big Pussy et Ralphie qui ont été des personnages clés pendant plusieurs saisons, mais qui ont su disparaître. D’ici j’entends déjà les hurlements de certains fans car j’ose avancer l’idée de supprimer certains personnages (d’une série morte). C’est bien le problème « teen » de Heroes. J’étais choqué de voir le corps inanimé de Ralphie Cifaretto, j’ai failli verser ma larme quand Tom Quinn est parti, mais pourtant on s’en remet, cela fait parti intégrante du renouveau dans une série. Pour finir dans les exemples (mais il y en a d’autres), beaucoup n’auraient pas vu d’inconvénients à se passer de Noah Bennet, même si il y a là un contraste intéressant dans le fait qu’il soit un des rares sans pouvoirs (et sans scrupules !) à être encore vivant à la fin de la série. Paradoxalement son instinct protecteur envers Claire devient redondant au bout de la deuxième saison, trop faux, trop larmoyant. Le Lynette Scavo de la série. Jack Coleman n’est pas à remettre en question, mais son personnage n’a pas évolué dans le scénario.

Si je n’ai pas souligné dans ce papier (mais j’ai omis volontairement beaucoup de choses) les nombreuses apparitions de nouveaux personnages dotés de pouvoirs, c’est aussi car j’aurai du pointer du doigt le fait que certains n’ont pas été plus fouillé. Ivan Spektor, Usutu, Charles Deveaux (le groupe des douze et les anciens en général, au moins vingt personnages), le Haïtien (souvent dans l’ombre), Eden McCain, Samson Gray, et je ne cite là que ceux qu’on a aperçu en chair et en os. Il reste encore ceux cachés dans divers dossiers ou sur la carte de Mohinder et, évidement, ceux introduits par les Novels.

Les Novels, toute une (autre) histoire

Avant de repasser à autre chose (pour cet article j’ai interrompu la saison 4 de Mad Men qui vient de se finir, on est en pleine saison 3 de Sons Of Anarchy et Boardwalk Empire passe à la vitesse supérieure, Sheldon Cooper me manque, Kenny Powers aussi) et donc de clore toutes réflexions sur la série, je me permets donc d’évoquer l’intérêt que peuvent apporter les Novels à ceux qui ont regardé Heroes et qui se sont lassés au fil des saisons. Votre serviteur, qui s’était totalement détaché de la série depuis son arrêt, s’est plongé cet été dans ces compléments d’épisodes qui, sans être nécessaires, sont un petit second souffle (ils ne palieront pas à l’arrêt de la série). Les Novels  ce sont ces petites bandes dessinés (graphic novel) qui commencèrent à paraitre sur le site de NBC le mardi après la diffusion de chaque épisode (ils seront ensuite édités en livre). Initiées par Aspen Comics, ces aventures (entre 7 et 8 planches par épisodes) permettent de développer certaines histoires laissées de coté sur le petit écran. Un des avantages de ces novels (il y en a 173) est que si vous les découvrez uniquement maintenant (après avoir vu la série) ce n’est pas grave, ils ne sont pas nécessaire à la compréhension de l’histoire mais juste complémentaires. Clins d’œil, informations, nouveaux héros et nouvelles aventures sont au programme et cela a surtout permis de fouiller certains personnages. Imprégnés du même ton de couleurs et de dessins que les peintures dessinés par Isaac Mendez dans la série, les planches rappels évidement le format dit comics. Et c’est normal car ils sont souvent signés Micah Gunnell, Marcus To et Tom Grummett, mais pas Tim Sale (celui qui dessine à la place d’Isaac). Grace à ces habitués du coup de crayon DC et Marvel, les personnages de la série reprennent donc vie. Hana Gitelman  évidement, preuve qu’il était possible de pousser l’intrigue du volume 1 beaucoup plus loin, mais aussi Candice, Claude Rains, Elle Bishop, Molly Walker ou encore l’histoire d’Adam Monroe totalement approfondie ainsi que celles des anciens. J’en passe et des meilleurs, il est temps.

Concernant la délicate question d’une clôture de la série, il ne faut pas espérer une bonne nouvelle pour le moment, mais même si un projet venait à être mis sur pied il faudra s’attendre au pire. Le « flow » sera perdu, d’autant plus qu’avec la plupart des acteurs partis vers d’autres horizons (Zachary Quinto est déjà en préparation de nombreux projets en long métrages, notamment aux cotés de Danny DeVito dans Girl Walks Into A Bar réalisé par Sebastian Gutierrez, alors qu’on ne retrouve pas moins de cinq acteurs du casting de Heroes dans la comédie Glee, pendant que Scream 4 accueillera Hayden Panettiere), le seul format envisageable sera un film ou une nouvelle saison (exclusivement sur internet ou même dans un autre format que la vidéo) avec d’autres personnages et la plupart de ces hypothèses relèvent du fantasme. Tant pis, tout le monde regardera No Ordinary Familly (qui flop tranquillement outre-Atlantique). Non, à l’image de ce qu’a fait Hiro Nakamura de l’anti-héro Adam Monroe une fois le virus détruit dans la saison 2 (c’est-à-dire l’enterrer vivant, Adam étant immortel), la série Heroes peut rester enseveli, à réfléchir sur les erreurs qui l’ont (malheureusement) définitivement coulé.

Hjaltalín – Réveillez le volcan qui est en vous

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’été fût rempli de minis-évènements plus ou moins intéressants. Arcade Fire sortait son troisième album alors que la forme des super-groupes ne s’estompait pas, (The Raconteurs, The Dead Weather ou encore plus récemment Them Crooked Vultures) on a même pu apercevoir une reformation sans commentaire (The Libertines). Il est donc tentant de jeter un œil sur du moins médiatisé comme de l’import néo-nordique bien trempé similaire (ou pas trop éloigné) d’Arcade Fire, tel Wolf Parade et Broken Social Scene pour le Canada, Benni Hemm Hemm en Ecosse ou Rökkurró et Hjaltalín en Islande. Ça tombe bien car ce dernier a sorti son deuxième album (Terminal) fin juin.

Le volcan Eyjafjöll éteint, vous arrivez donc en Islande. Après avoir remis votre correcteur d’orthographe à jour ne cherchez pas Björk ni Arnaldur Indriðason mais partez de Reykjavik, la capitale, pour Hafnarfjörður. Alors que la crise économique a très durement touché le pays, le groupe Hjaltalín a eu la bonne idée de sortir son premier album en 2008 (Sleepdrunk Session). A défaut de rembourser les dettes, le groupe surprenait déjà par un album en demi-teinte. Une pop-rock de conservatoire peut être encore trop timide et à l’époque les rares médias à les repérer s’étonnent de ne pas trouver un son aussi peaufiné que sur Funeral d’Arcade Fire. Evidement bien moins produit, Goodbye Jully et Traffic Music sonnaient tout de même comme la promesse de grandes possibilités. On y était même agréablement surpris de trouver une chanson en Islandais, chanson en version originale qui prouve qu’on peut faire quelque chose à l’Eurovision quand est choisi le meilleur et pas le plus « hype » ou le plus commercialement mâché (ceci étant valable pour la France aussi) bref.

L’épreuve du deuxième album commence donc en trombe avec Suitcase Man, les Islandais se lancent directement dans une introduction sonnant comédie musicale très vite transformée en course poursuite dont la recette marche d’ailleurs très bien, même si une partie de la mélodie en milieu de chanson rend presque hommage à Arcade Fire. Vient ensuite une simple pop maîtrisée tout au long des cinq minutes de Sweet Impressions avec une bonne utilisation des cuivres et du clavier. Pari réussi, si ce dernier était de montrer les vives capacités du groupe car ils semblent avoir rangé leur appréhension pour oser plus grand et plus fort. Mais encore une fois, la production se fait très timide. Ce qui laisse tout de même un gout d’inachevé, on en est presque à les plaindre. Le chanteur (Högni de son prénom) n’a presque rien à envier au leadership de Win Butler mais poussera parfois à préférer la sérénité d’un Peter Von Poehl à défaut de ne pas jouer les Timo Kotipelto des bons jours (si l’on se restreint aux blonds nordiques qui le valent bien). Le groupe est organisé et on sent la cohésion qui penche vraiment vers la comédie musicale (désolé d’insister) comme sur l’excellente Feels Like Sugar menée par la somptueuse voix de la chanteuse Sigga. Alors de bonnes surprises en bonnes surprises on se délecte de la très tranquille Songs From Incidental Music et du duo crescendo de Montabone en passant par les (encore une fois très simples) récits de Stay By You et Hooked On Chili. Mine de rien l’album est quasiment fini et l’étrange 7 Years n’altérera en rien les mitigés derniers titres. Finalement le groupe utilise parfaitement son harmonie et sa diversité d’instrument (ce qu’Arcade Fire a raté dans son dernier album tout en maîtrisant beaucoup d’autres choses), on espère juste qu’il continuera son propre chemin sans lorgner sur l’autre continent. Même s’il est déjà évident que cette fanfare-orchestre (mais pas pour autant orgie anarchique) a tout pour réussir, la suite se fait vivement attendre.

Hjaltalín, Terminal (Discograph / Borgin, 2010)